Foot et critique du gazon pur

Le foot offre, en commun avec les religions, cette double capacité de relier et de faire croire au triomphe du Bien sur le Mal. Le Mal étant l’adversaire, il est aussi parfois une façon de continuer la guerre par d’autres moyens. Voilà  en gros ce qu’on appelle «penser avec ses pieds».

On va encore revenir sur le foot et le Mondial puisqu’il est au centre de l’actualité tout ce mois de juin. Partout dans le monde, les journaux les plus sérieux et les rubriques les plus inattendues ont consacré leurs ouvertures et des suppléments spéciaux à  cet événement planétaire. Seuls les médias des pays privés de diffusion gratuite ont dénoncé l’OPA agressive des chaà®nes payantes qui ont obligé les téléspectateurs à  resquiller ici et là  à  travers les satellites. Mais bon, on a déjà  tout écrit là -dessus et, comme dit le titre d’un supplément spécial du journal Le Monde d’une douzaine de pages : «Que le spectacle commence !».

Lorsque le supplément Livres du quotidien français Libération titre en ouverture : «Football, quand philosophes et historiens refont le match», d’aucuns pourraient se demander si ça tourne rond dans la presse dite sérieuse. Mieux encore, présentant pas moins de cinq ouvrages publiés à  l’occasion du Mondial, on peut lire sous un gros titre hautement débraillé «Penser avec les pieds», cette accroche non moins décontractée : «Le football est une chose trop sérieuse pour être confié aux professionnels. Les philosophes et les historiens refont le match». Le Figaro littéraire n’est pas en reste car, après avoir consacré un dossier aux rapports des écrivains contemporains avec le foot, on peut lire dans le dernier supplément une chronique en ouverture intitulée : «Descartes et Platon jouent au foot». Précisons que la chronique est une présentation du dernier livre de Dominique Noguez… «La véritable Histoire du football et autres révélations». Qu’est-ce à  dire sinon que le Mondial est devenu l’événement phare à  partir duquel se positionne une grande partie des médias et des entreprises. Le foot, par sa propension à  fédérer, est hissé au rang d’une vertu humaniste par les uns ou trusté par d’autres pour faire du fric. Par ailleurs, il offre, en commun avec les religions, cette double capacité de relier et de faire croire au triomphe du Bien sur le Mal. Le Mal étant l’adversaire, il est aussi parfois une façon de continuer la guerre par d’autres moyens. Voilà  en gros ce qu’on appelle «penser avec ses pieds». Le foot existe depuis plus d’un siècle, mais ce n’est que récemment que l’on fait appel à  la philosophie, à  l’anthropologie et à  l’histoire pour l’appréhender. Phénomène de foule par essence et par excellence, il est en passe de quitter les terrains vagues de gens défavorisés pour les salons feutrés o๠l’on cause de tout et de rien. Mais de là  à  ce qu’il soit accaparé par les gens du savoir et le marketing éditorial, après avoir été préempté par les propriétaires des droits de retransmission et ciblé par la publicité, aucun bookmaker ne l’aurait parié, il y a quelques années. Bref, après le foot en chiffres des gens à  fric, voici venu le foot en lettres avec discours de la méthode et critique du gazon pur.

Faisons, nous aussi, si vous permettez, à  notre manière et selon nos moyens, un petit peu d’histoire locale. Au Maroc, la première diffusion télévisée du Mondial date de 1966. Le mondial était organisé par l’Angleterre, qu’elle remporta de justesse après un but litigieux face à  l’Allemagne. Seules quelques bribes de souvenirs personnels en noir et blanc sont à  même de reconstituer cet événement. En ce temps-là , les téléviseurs étaient aussi rares que le bonheur et la télé en était à  ses balbutiements. Les enfants que nous étions avaient entendu parler d’un magasin en ville qui exposait des postes de télé o๠l’on pouvait voir des matches. L’info avait si bien circulé de bouche à  oreille dans tous les quartiers que le trottoir o๠se situait le dit magasin fut envahi par une foule en délire. Le regard plein de poussière des enfants des quartiers populaires restera braqué sur une vitrine derrière laquelle trônait un grand téléviseur muet hissé sur un meuble en promotion. Aucun son ne parvenait de la vitrine et les têtes se dévissaient pour capter quelques images d’un match inoubliable qui opposa le Brésil de Pelé au Portugal d’Eusebio. Ce jour-là , le spectacle se termina pour nous sur un double drame : Pelé fut «cassé» par un défenseur portugais et quitta le terrain ; et la foule de téléspectateurs qui grossissait et se bousculait finit par casser la vitrine. Le propriétaire, furax, tourna le bouton et baissa le rideau. Fin de la resquille. C’était en quelque sorte le début de l’invention du «payer pour voir». Les enfants reprirent leurs ballons en chiffons et partirent dribbler les passants et les passantes sur les trottoirs du grand boulevard.