Foot, argent et coup de boule

Il y a huit ans, le transfert de Zinédine Zidane de la Juventus de Turin au Real Madrid avait coûté la somme de 75 millions d’euros. Cette année, le recrutement du portugais Cristiano Ronaldo de Manchester United et de Kaka de l’AC de Milan, toujours au  profit du club du Real, a atteint la bagatelle, respectivement, de 93 et de 67 millions d’euros. D’autres joueurs encore ont été transférés pour des sommes astronomiques et le tout a alimenté la chronique sportive de la rentrée. En effet, une telle débauche d’argent par ces temps de crise mondiale n’a pas manqué de pousser des professionnels de la balle ronde à s’interroger sur l’impact d’un tel montage financier, digne d’une superproduction hollywoodienne,  sur la pratique du football. Pourtant, il n’y a là rien d’étonnant si l’on considère le foot comme un spectacle dont les producteurs et les prestations obéissent aux lois du marché ; tant  il est vrai que ce sport est celui qui entraîne le plus de droits de retransmission à la télé à l’échelle  planétaire. Derrière toutes ces transactions footballistiques il y a un homme, Florentino Perez, le sulfureux président du Real Madrid, qui a fait de ce club l’un des plus riches du monde. On peut se demander si, en football, l’argent engendre toujours des victoires. Autrement dit, dans le langage des promoteurs : est-ce que ces vedettes embauchées à coups de millions font de leurs clubs des entreprises rentables ? Si l’on considère la première expérience du même président Perez entre 2003 et 2006 lorsqu’il recrutait une star par an : Figo, Zidane, Ronaldo (le Brésilien) et Beckham, il a obtenu, au  début, quelques bons résultats avec ce qu’on appelait «les Galactiques» et vendu des millions de maillots. Mais les grandes vedettes ne tarderont pas à peiner face à de petits clubs de trois sous, afficher une petite mine et faire montre d’une apathie et d’un jeu blasé qui provoquera  les sifflets des aficionados madrilènes. Le président démissionne et le club va connaître une période de vaches maigres puis laisser la place aux vedettes, sans glamour mais au jeu chatoyant  et efficace, de son éternel rival catalan «le Barça».
Si l’on a accusé les clubs riches de monter des stratégies financières et commerciales dignes des superproductions cinématographiques, c’est bien parce que le foot est un spectacle et une fiction. Or ces deux concepts sont aujourd’hui conçus et mis en œuvre comme des produits de consommation et, comme tels, ils sont promus et portés par des vedettes qui, elles, doivent produire des images. Véhiculées par la télévision – sans laquelle le foot ne serait qu’un spectacle de quartier à rayonnement confidentiel – et relayées par les médias et le phénomène de «pipolisation» accéléré par le fameux «buzz», les prestations des vedettes sont aussi importantes sur le terrain que hors du jeu. Un exemple : le soir même de la signature du contrat de Cristiano Ronaldo, des images de ce dernier en compagnie de Paris Hilton dans une discothèque ont circulé sur le Net. Stratégie de communication ou emballement médiatique ? On peut légitimement douter du hasard lorsque des millions d’euros sont en jeu.
Que le lecteur ami qui me fait l’amitié de lire cette chronique de la rentrée ne soit pas étonné. Le sujet est moins «culturel» que d’habitude et le ton relève plus de l’édito que de la chronique d’humeur. L’explication est simple. Alors que le chroniqueur du vendredi cherchait un sujet, une idée et un angle – car les chroniqueurs d’humeur ont parfois aussi des idées -, rien ne se pointa en ce dimanche ramadanisé et long comme un jour sans pain. A part la morne et tropicale rencontre entre le Togo et le Maroc dont vous savez le petit et triste score. Pas de quoi faire rêver les foules en attendant l’heure de la délivrance et l’appel du muezzin. En zappant sur des chaînes de sports, voilà  que l’on tombe sur des images de Ronaldo, Kaka et les autres… Nulle intention de comparer. Envie seulement de parler de foot. D’où cette chronique raide comme un édito. Au cours de ces pérégrinations télévisuelles à travers des chaînes, voilà que l’on rediffuse le fameux coup de boule de Zidane asséné à Materazzi lors de la finale de la coupe du monde de 2006. Un moment historique, ou hystérique, c’est selon, qui a prouvé que même le joueur le plus «galactique» du Real acheté à 75 millions d’euros peut déjouer, c’est le cas de le dire, toutes les stratégies de communication et de marketing. C’est tout le contraire d’un Ronaldo acnéique  au bras d’une Paris Hilton pleine de vin et de drames même si le buzz est tout aussi planétaire. Sauf que le premier n’est sans doute pas un coup de hasard.  Mais qui a dit qu’un coup de boule jamais n’abolira le hasard ? N’en déplaise à Mallarmé, Zidane l’a fait et c’est en cela qu’il est grand et bien armé pour entrer dans les annales de l’histoire du foot, ce grand livre du Rêve des Peuples. Du foot à Mallarmé, n’y aurait-il donc qu’un pas ? C’est précisément ce poète qui écrivait dans «Le guignon» :
«Ils tètent la douleur comme ils tètent le rêve
Et quand ils vont rythmant des pleurs voluptueux
Le peuple s’agenouille et leur mère se lève.
Ceux-là sont consolés, sûrs et majestueux ;
Mais traînent à leur pas cent frères qu’on bafoue,
Dérisoires martyres de hasards tortueux».