Fin du politique et crise des valeurs

Le nouveau Premier ministre, désigné à  l’issue du scrutin du 7 septembre dernier pour former un gouvernement, a connu de sérieuses difficultés avant d’y parvenir en raison de la surenchère
et des ambitions démesurées des prétendants à  la «ministrabilité», et cela en dépit des résultats
du scrutin et du message que les Marocains ont voulu adresser à  la classe politique.

On s’attendait, après les résultats des élections, à  des remises en cause profondes. Malheureusement, il n’en a rien été puisque notre classe politique a continué à  pratiquer la fuite en avant pour conserver et conquérir de nouveaux espaces de pouvoir. On serait tenté de dire, à  la suite de trois épisodes douloureux qui ont marqué la formation du gouvernement, de Youssoufi à  El Fassi, en passant par Jettou, que le politique a signé son acte de décès. C’est la fin du politique. Le scrutin du 7 septembre a mis fin à  un simulacre de démocratie. Les tractations pour la formation du gouvernement ont confirmé cette tendance.

Ce qui est arrivé à  nos partis politiques est dommageable pour nous tous puisque – faut-il le redire – les partis sont indispensables pour tout système démocratique et notre pays a besoin des siens pour enraciner la démocratie et promouvoir le développement qui reste toujours possible. L’architecture politique actuelle est émiettée à  l’extrême, confuse et disparate, amalgamée et contre-productive. Il est urgent de mettre de l’ordre par un mouvement de restructuration et de recomposition autour des pôles et des projets.

Le jeu politique actuel, tel que l’on en a hérité à  l’indépendance, a montré ses limites et son inefficacité ; il est temps que les partis politiques comprennent que les Marocains ont changé et qu’eux-mêmes doivent aussi changer. Au regard de cette situation inquiétante et des dérives multiples qui entachent notre culture politique, notre responsabilité collective est engagée pour assurer les fondements d’une bonne gouvernance, mais la monarchie, sous l’égide du Roi, aura à  trouver une sorte de visibilité pour l’avenir en déclenchant un vaste mouvement de refondation politique et de renouvellement des élites.
Par ailleurs, s’il est universellement admis que les sociétés progressent sur fond de crises et de conflits, la nôtre, en tout cas, ne saurait, eu égard à  sa vulnérabilité actuelle, sacrifier à  l’impassibilité morale et à  la défaillance des organisations politiques. Or, on le sait aujourd’hui, la performance d’une organisation, quelle que soit sa vocation, dépend de son niveau de résilience, de l’intelligence et du savoir-faire de ses décideurs et de ses managers. Dans le contexte actuel, nous sommes hélas bien loin de cette situation. Traumatisés par le choc du 7 septembre et désenchantés à  nouveau par la course à  la ministrabilité, les Marocains sont dans un état de torpeur qui frise le défaitisme.

A s’en tenir à  la réalité d’aujourd’hui, et sans oublier celle d’hier, le jeu politique se réduit de plus en plus à  la course effrénée vers l’acquisition des privilèges et la défense des intérêts égoà¯stes. Les effets de la dilution politique, longtemps minorés, ont fini par atteindre un seuil tel que la tolérance n’est plus de mise. La quête effrénée du profit, via des parcelles du pouvoir, témoigne d’un archaà¯sme mental et d’une crise des valeurs dans notre pays. L’image que donne l’élite politique de l’Etat est inacceptable : perçu comme une vache à  traire, l’Etat devrait être un lieu de fécondation des énergies et des intelligences et un vecteur de changement et de transformation sociale.

Après toute une série d’expériences électorales ratées, les partis politiques, désormais atteints d’amnésie, sont à  la fois contestés dans leur légitimité et leur engagement. L’élite actuelle est usée, dépassée, et les Marocains n’attendent rien d’elle ; il est donc légitime de s’interroger sur la capacité de l’actuel gouvernement à  relever les nombreux défis qui nous attendent et répondre aux aspirations des Marocains.
Admettons que les partis politiques ne soient pas coupables des résultats du dernier rendez-vous électoral, ils sont par contre responsables de la dégradation du climat politique. L’impunité, qui figure comme postulat de base dans la gestion des affaires publiques, est de nature à  aggraver la fracture entre l’Etat et la société. L’absence d’humilité, et parfois de compétence aussi, n’arrange pas les choses. Les discours creux, nourris par une langue de bois inaudible, ont fini par démobiliser. Le doute s’est installé à  propos de l’efficacité des élites politiques qui continuent à  valoriser et à  privilégier des formes d’intelligence non seulement inutiles mais rétrogrades.

Ce qui arrive aujourd’hui à  nos partis politiques n’est certainement pas leur faute, c’est une faute profonde du système de régulation et d’évaluation. Cette situation rend l’évolution du pays hypothétique parce que l’élite politique vit bien son immobilisme et son conformisme politique ; elle n’est pas concernée par l’avenir. A terme pourtant, les risques sont considérables pour elle ; il faut donc saisir la portée des enjeux politiques actuels pour procéder à  une vaste opération de modernisation et de mise à  niveau politiques.

En effet, au moment o๠la plus haute autorité du Royaume s’évertue à  mettre à  plat les dysfonctionnements et à  y apporter, avec une humilité incontestable, les correctifs nécessaires, la classe partisane ose se défausser de ses responsabilités en s’inscrivant dans une position de marchandage et de manipulation.

La moralisation de la sphère politique, par le biais de la judiciarisation de l’action partisane, et l’institutionnalisation des garde-fous s’érigent désormais en nécessité absolue. La recomposition du champ politique à  partir d’une nouvelle conception managériale du pouvoir ainsi que la mise en place d’instances d’audit et d’évaluation de l’action des élus et des gouvernants militeraient en faveur d’une dynamisation d’un système politique acculé, bon gré malgré, à  sa modernisation.

La société marocaine, aussi composite et contrastée soit-elle, ne peut rester indéfiniment déconnectée de la sphère politique et de l’action publique. Elle évolue vers de nouvelles formes d’organisation sociale qui exigent de la compétence, du professionnalisme, de l’engagement et de la responsabilité. Les élites politiques sont obligées de s’adapter, sinon c’est la société tout entière qui sera menacée de destructuration. Ainsi, on mesure à  quel point l’intervention de l’Etat est urgente pour donner du sens à  l’action publique. Dans sa formulation actuelle et prospective, celle-ci est étroitement liée à  la capacité d’un gouvernement à  pouvoir changer la vie et maà®triser les évolutions. C’est ce que les Marocains attendent de ce gouvernement. L’efficacité de celui-ci ne se mesure pas au nombre de ses ministres ou de partis, la qualité ou la pertinence de son discours, les promesses qu’il formule, mais à  sa capacité à  agir efficacement pour transformer la qualité de vie des gens.

On comprendra alors l’intérêt et l’urgence d’ouvrir le débat sur l’élite politique et sur le système de gouvernance à  adopter. L’enjeu est capital parce que tout change autour de nous et que nous n’avons d’autre choix que de changer ou dépérir. Nul ne peut en effet tolérer la persistance d’un mode de reproduction notabiliaire, patrimonial, clientéliste et sans cesse délétère des élites qui ne fait, au demeurant, que consacrer les dérives, exacerber les frustrations et effilocher le lien social.

De même, assiégé par des poches de résistance et des forces de statu quo, l’Etat verrait ses ambitions régulatrices conditionnées par le degré d’adaptation des partis politiques aux exigences de transparence et de réconciliation avec les citoyens.

L’interaction des rôles, l’engagement public, l’autocritique, le professionnalisme, le renouvellement des élites et la responsabilité sont autant de revendications dont les partis politiques peuvent s’imprégner afin de dégraisser le mammouth tout en redorant leur blason, faute de quoi on assistera à  une reproduction interminable des échecs. L’Etat risquerait de devenir, dans ce cas, le gestionnaire de ses propres échecs, et la manivelle électorale et réformatrice tournera à  vide.

La crise que traverse notre pays est pour nous une chance historique de relancer le débat sur nos dysfonctionnements et nos retards, sur notre mode de gouvernance et sur nos atouts. Cette crise peut être salutaire si nous parvenons à  enclencher un vaste débat national, franc et loyal, pour faire la politique autrement, pour faire les choses différemment. Il faut réhabiliter le politique, c’est la seule façon d’avancer.