Fièvre éthique

Peu importe la lecture des uns et des autres, ce gouvernement a droit au respect pour des initiatives que ses prédécesseurs ont annoncées à  grand bruit sans avoir l’audace de les aborder. Sauf que la moralisation de la vie publique a besoin d’un traitement en profondeur.

Une poussée de fièvre éthique saisit le nouveau gouvernement. Le ministre de la justice déterre des dossiers sulfureux et active l’enquête judiciaire sur des déviances dans la gestion du bien public ; le ministre de l’équipement et du transport lève un coin de voile sur ce système opaque et inique d’octroi de faveurs indues aux serviteurs du système. Le chef du gouvernement, dans une opération de charme à l’adresse du patronat, ne manque pas de rappeler que la confiance entre deux partenaires se construit par le respect des principes de transparence, d’intégrité et de responsabilité.

Qu’est-ce qui motive cette effervescence de l’éthique qui ne semble plus connaître de bornes ? Un gouvernement en panne d’idées novatrices qui agite une poudre aux yeux des citoyens ? Un populisme qui s’érige en mode de gouvernance, en perspective des échéances électorales ? Une conduite morale qui couvre un manque d’efficacité dans la gestion de la politique économique ? Une réelle détermination de juguler le «cancer de la cupidité» qui ronge notre société ? Peu importe la lecture des uns et des autres, ce gouvernement a droit au respect pour des initiatives que ses prédécesseurs ont annoncées à grand bruit sans avoir l’audace de les aborder. Sauf que la moralisation de la vie publique a besoin d’un traitement en profondeur. Car ces initiatives ne découvrent que la partie visible de l’iceberg. Notre économie croule sous les désastres du népotisme et du clientélisme. On laissait croire que ces pratiques étaient un phénomène mineur alors qu’elles sont loin d’être marginales. Elles ont tendance à passer de l’accidentel au chronique. 

Toutes n’ont pas évidemment la même gravité. Transférer un patrimoine public à de hauts fonctionnaires et des politiques serviteurs du régime ou accorder des faveurs à quelques sportifs ou artistes ne relève pas des mêmes échelles. Evidemment, toutes ces pratiques ne renvoient pas à des situations infractionnelles mais elles rappellent la pratique d’Al Iqtaâ par laquelle le Makhzen ancien accordait par concessions administratives révocables la jouissance d’une partie du domaine public à des notables. Leur dénominateur commun est qu’elles sont caractéristiques d’un type de rapport entre pouvoir politique et une certaine élite dans l’allocation des ressources. Des franges d’une élite qui, en bénéficiant de multiples avantages, de facilités, d’accès préférentiel au circuit de financement, aux ressources publiques ou au patrimoine foncier de l’Etat, ne peut que générer sa dépendance vis-à-vis du pouvoir distributeur. C’est une certaine logique  «néo-patrimoniale» qui fonctionne dans la distribution de l’accès aux ressources de la Nation. En favorisant l’accès de ces élites aux biens publics (fonciers, financiers ou autres) sans mérite ni contre-partie, le pouvoir élargit ses assises sociales, soumet les bénéficiaires de ces prébendes à son bon vouloir. Ceux qui refusent de s’impliquer dans ce rapport de domination se voient dresser devant eux des barrières à l’entrée aux activités ou aux sphères de la décision publique. Autant dire que dans cette logique, le mode d’organisation des institutions et des structures, les décisions des acteurs publics ou privés relèvent de moins en moins des principes de la compétition, de l’efficience, du mérite ou de l’évaluation. C’est le règne du clientélisme et de la servitude.

C’est ce système qu’il faudrait remettre en cause. Il n’est pas conforme à la modernisation tant souhaitée des institutions, il ne répond plus aux attentes de la société, il est en contradiction avec l’évolution des normes de bonne gouvernance, il est aux antipodes des critères de libéralisme, de concurrence, de compétitivité, de transparence que le discours politique tend à faire prévaloir. La prégnance de ces pratiques opaques et serviles suscite l’indignation de nombreuses organisations de citoyens. Toutes exigent de nouvelles dispositions susceptibles d’éradiquer ces maux. Notre société a de plus en plus de mal à supporter les injustices. Elle a compris qu’elle est dans ce perpétuel abus de pouvoir, dans cette fuite en avant, la première victime. Elle veut la transparence dans la gestion du bien public. Elle veut qu’il y ait dans la vie économique et sociale des règles simples, qui protègent le faible contre l’abus, contre la position dominante du fort, et que le reste soit pris en charge par une démocratie sociale réelle exerçant sa pleine responsabilité. Elle veut que le monde des affaires et le monde de l’action publique soient clairement distingués, que l’un ne déborde pas sur l’autre. Au cœur de cette indignation, il y a plus que la réaction immédiate à des scandales et à l’enrichissement arbitraire ou la volonté de corriger les pratiques déplorables des affaires. Il y a une conviction que si le gouvernement ne s’attaque pas aux pratiques outrancières de la corruption, du détournement de l’argent public, du népotisme et du clientélisme par les voies réglementaires et législatives, c’est le discours sur la moralisation qui perdrait de sa crédibilité, c’est l’action réformatrice qui serait mise en doute par le citoyen.
 
C’est sur la question des valeurs, en effet, que peu à peu se concentrera le débat sur l’avenir du Maroc. En même temps, se posera inéluctablement la question même des institutions démocratiques pour imposer les équilibres nécessaires dans la gestion du pouvoir. Ces deux enjeux, valeurs qui construisent un projet de société et institutions qui font la démocratie sont si grands, si cruciaux, qu’ils supposent des actions en profondeur, une méthode d’approche calme et sereine susceptible de rassurer les Marocains qu’ils sont effectivement dans le chemin des réformes institutionnelles.