Fichez la paix à  nos filles !

Le contexte actuel, avec l’irruption de Daech et la terreur que cette organisation terroriste veut faire régner sur le monde sert le discours conservateur. Du coup, on entend des voix s’élever pour appeler à  Â«ne pas provoquer».

Où va-t-on ? Que veut-on faire de nous ? Si, de ce pays qui, depuis cinquante ans, a fait le choix de la modernité et de l’ouverture sur le monde, on veut modifier la trajectoire pour le renvoyer à des temps médiévaux obscurs, qu’on nous le dise ! On remisera nos robes, on ressortira nos lithams et nos haïks et nous nous renfermerons derrière nos moucharabiehs ! Même si, au regard des événements terribles survenus vendredi 26 juin en Tunisie, en France et au Koweït, l’affaire d’Inezgane apparaît comme un épiphénomène, elle est révélatrice de la montée sournoise du danger régressif qui guette notre société. Face à lui, un seul mot vient à l’esprit, une seule attitude s’impose: la résistance. Pour toutes les Marocaines, et Marocains, jaloux de leurs libertés et de leurs droits de disposer d’eux-mêmes et qui refusent les diktats de l’ordre fondamentaliste, l’heure n’est plus à l’atermoiement. Elle est à la résistance, sous toutes ses formes.

Des Marocaines poursuivies pour cause de port de jupe, l’histoire paraît juste invraisemblable. Que les deux jeunes filles en question se soient faites harcelées et insultées, qu’elles aient provoqué l’ire d’une bande de mâles frustrés au point de provoquer une mini-émeute, c’est déjà en soi consternant. Mais que la police, qu’elles ont appelée à l’aide, les ait mises sous les verrous en lieu et place de leurs harceleurs puis que la justice ait décidé de les poursuivre sur la base d’un article sur «l’outrage public» et «la nudité», ce n’est plus consterné qu’on est, c’est scandalisé… et  quelque peu affolé! Jeter des femmes en prison à cause de la robe qu’elles portent mais où sommes-nous ? Dans l’Afghanistan des Talibans, dans le fief des Wahabistes? Certes, il eut bien cet incident au Parlement avec ce député islamiste qui s’en était pris à une journaliste à cause de sa «tenue indécente» (entendez par là des bras dénudés), incident qui souleva alors le tollé  mais jamais, à ce jour, on n’avait eu écho de poursuites judiciaires à l’encontre d’une femme en raison de la longueur de sa jupe ! Jusque-là, notre «police des mœurs», car nous en avons une aussi, se distinguait par la conduite au poste des malheureux amoureux pris la main dans la main (ou parfois juste assis côte à côte) mais, avec l’affaire des jeunes filles d’Inezgane, on passe à un cran supplémentaire. Un cran supplémentaire dans les atteintes aux libertés individuelles déjà fort mises à mal ces dernières semaines (censure de Much loved, arrestation et condamnation d’homosexuels, «no bikini» sur la plage d’Agadir). 

Le contexte actuel, avec l’irruption de Daech et la terreur que cette organisation terroriste veut faire régner sur le monde sert le discours conservateur. Du coup, on entend des voix s’élever pour appeler à «ne pas provoquer». Entendez par là «moraliser» non pas dans le sens de la lutte contre la corruption, les inégalités sociales et la «hogra» qui nourrit le sentiment d’exclusion et fait «péter les plombs» mais dans celui d’une restriction des libertés. Et les femmes sont les premières visées par ce discours. Comme si l’équilibre social était tributaire de la «décence» ou de «l’indécence» de leur tenue ! Or si quelque chose s’est détraquée dans les sociétés musulmanes, la cause est à rechercher non du côté d’un prétendu délitement des mœurs mais de celui d’une incapacité à assurer le développement économique et des droits égaux pour tous, échec qui a fait le lit de l’intégrisme religieux et de la pensée totalitaire. Quant aux femmes, il suffit de se référer aux derniers résultats nationaux du baccalauréat avec ces six meilleures notes (plus de 19/20 de moyenne) toutes obtenues par des filles. Ou encore de cette bachelière marocaine qui, en Allemagne, a décroché un 20 sur 20 de moyenne générale, soit le meilleur score national. L’année précédente, c’était une autre Marocaine du Monde, cette fois-là en France, qui s’était distinguée d’aussi belle manière. 

Fichez la paix à nos jeunes filles qui, pour l’immense majorité d’entre elles, sont l’espoir de ce pays ! Quant à nos jupes, raccourcissons-les plus encore ! Et nous, «les anciennes», ressortons de nos placards les shorts et mini-jupes joyeusement portés dans les années 70-80 sans que personne ne s’en offusque et offrons-les à nos filles !