Feu la montagne magique

Le forum de Davos est un cérémonial auquel manque désormais la foi. La mondialisation tant vantée n’est plus l’Eldorado et le système du marché n’est pas la panacée. Ce fut la profession de foi sur laquelle reposait ce qu’on appelait le consensus de Washington. Comment la chapelle peut-elle avoir des fidèles et des convertis quand la foi qui la sous-tend est traversée par le doute et des schismes ?

On doit à Thomas Mann, ce célèbre roman, La montagne magique, où le jeune Hans Castrop, hospitalisé dans un sanatorium, fera la rencontre du génie européen dans ses différentes expressions que chacun des «patients» portait. C’était peut-être le chant du cygne de ce qui a fait l’Europe déchirée par deux grandes guerres dévastatrices. Klaus Schwab, promoteur du forum de Davos, avait d’autres préoccupations que celles du jeune Castrop. Il est plus porté par l’avenir que par le passé, par l’économie que par la philosophie. Le forum est la caisse de résonance des chantres de la mondialisation, la chapelle de prédication de la nouvelle religion. Or comme dans toute chapelle, il y a toujours quelque chose qui cloche. Le forum de Davos est un cérémonial auquel manque désormais la foi. La mondialisation tant vantée n’est plus l’Eldorado et le système du marché n’est pas la panacée. Ce fut la profession de foi sur laquelle reposait ce qu’on appelait le consensus de Washington. Comment la chapelle peut-elle avoir des fidèles et des convertis quand la foi qui la sous-tend est traversée par le doute et des schismes ? Les Chinois boudent désormais le forum, et quelques tire-au-flanc, en coulisse, remettent en cause le système capitaliste dans sa version actuelle.

Quelle est la bonne éducation, me disait mon maître ? C’est d’apprendre à vos enfants à chasser les lièvres dans un pré où il y a des lièvres. La mauvaise, par voie de conséquence, est de leur apprendre à chasser les lièvres, dans un pré où les lièvres ont cessé d’exister. Davos sera-t-il toujours le rendez-vous qui a existé jusqu’alors ?
Je ne saurai répondre à cette question, mais j’ai eu la chance de participer au forum de Paris, tenu à Casablanca, qui n’aura d’avenir que s’il se démarque de Davos. Il s’est démarqué par la liberté de ton des participants. Hubert Védrine ne faisait pas dans la dentelle quand il répartissait le monde entre trois catégories : une Europe et une Amérique pessimistes, des économies émergentes autour de la Chine, de l’Inde et du Brésil, enthousiastes et entreprenants, et un monde arabe sujet à l’amertume et au ressentiment. De quel côté tournera le monde arabe ? Se laissera-t-il emporter par la prédation chinoise comme du temps de l’ère coloniale ? C’est presque un appel du pied de l’ancien patron de la diplomatie française à ce qu’il y ait un cadre de coopération entre les deux rives, pas forcément l’Union de la Méditerranée, jugée être une structure superficielle. On ne saurait éluder la question des rapports entre les pessimistes (Occident) et les mécontents (monde arabe). Qu’est-ce qu’il nous est demandé de faire, demandait un diplomate français ? Apprenons à réfléchir ensemble, autrement dit, cessez de penser pour nous, rétorqua un participant. La remarque d’un officiel marocain n’était pas anodine : toutes ces rencontres s’apparentent au déjà vu, depuis l’initiative de Barcelone de 1995. Vu les résultats de ces initiatives d’antan, force est de douter des résultats de l’actuelle rencontre si elle ne sort par des anciens cadres préétablis où on venait avec des schémas concoctés qu’on imposait à ce flanc sud de la Méditerranée, le temps d’une saison.

L’intervention de Dominique Strauss Kahn a été le moment fort de la rencontre. L’ancien patron du FMI, le temple de la technicité, a fustigé l’approche technique. Il prône le retour au politique, c’est-à-dire une vision globale des choses. Oser critiquer la dérive technocratique chez nous s’apparentait à un lèse-dogme. Le technocrate est l’homme des réponses, et les temps troubles que nous vivons exigent à la fois le sens de l’écoute et la faculté de poser des questions. Aux politiques d’être à l’écoute de leurs peuples, aux penseurs d’entrevoir les voies de l’avenir. Il était question dans ce forum de rappeler les fondamentaux du libéralisme et des Lumières. Adam Smith, chantre du libéralisme, était un adepte d’un système qui se fonde sur l’égalité des chances. Le système capitaliste est certainement le meilleur pour créer la richesse, mais il est mauvais quand il s’agit de la répartir. Comment se passer de régulation donc ? Mais qui se chargera de régulation et comment ?

Il ne s’agit pas de faire un compte rendu d’une rencontre, mais de relever cette fraîcheur qui vient de la diversité de ses horizons. Le monde nouveau doit se fonder sur la pensée et un système éducatif soumis à une refonte totale pour une reconduction des valeurs. Le printemps arabe, disait-on, est un mouvement irréversible parce qu’il marque une rupture avec l’ordre postcolonial, avec certainement des bouffées de chaleur et des giboulées.

Anfa, l’ancienne appellation de Casablanca (la colline, en berbère), prendra-t-elle le relais de la montagne ? Peut-on mieux voir le monde de demain du haut de la colline que du haut de la montagne désormais embrumée par la crise ? Pourquoi pas ? Il faut juste y croire. Ainsi naissent les professions de foi. Peut-on parler de l’esprit d’Anfa ?