Femmes et discrimination positive

La marche des femmes vers l’égalité est encore
trop lente. Ne faudrait-il pas, malgré les inconvénients
du système des quotas, développer des politiques favorisant les femmes par le biais d’emplois publics ou de places réservées dans la hiérarchie administrative et la direction des partis politiques, par exemple?

La notion d’égalité entre les individus, quel que soit leur sexe, se diffuse lentement dans notre société. Certes, avec la réforme du code du statut personnel, on a pris la bonne direction. Mais rien ne dit que le mouvement d’émancipation des femmes soit irréversible. Le droit a changé, mais les pratiques ne suivent pas toujours. Les droits acquis par les femmes doivent toujours être défendus, face aux attaques menées au nom d’une certaine conception de la morale religieuse ou tout simplement du conservatisme social. La cause féminine ne va pas disparaître de l’agenda politique national avec l’adoption de la Moudawana. Elle a encore de beaux jours devant elle pour donner tout son sens au principe de l’égalité des droits, inscrit dans la Constitution. Le décalage est donc grand entre l’idéal d’égalité préconisé dans les textes fondateurs de nos institutions et la réalité quotidienne vécue par les femmes dans notre pays. Chez nous, tous les chiffres indiquent que les inégalités entre hommes et femmes persistent à un niveau élevé. Cette situation devrait faire rebondir le débat autour de politiques publiques plus actives, dans l’espoir d’accélérer la marche vers l’égalité réelle.
Partout, les femmes «valent» moins que les hommes. Les femmes ont investi de nombreux secteurs d’activité, comme l’industrie, le droit, l’enseignement ou la médecine. Mais, en nombre, l’emploi féminin a surtout progressé dans les professions où elles étaient déjà les plus représentées (infirmières, secrétaires, etc.). Surtout, les femmes restent presque totalement absentes des échelons les plus élevés de la hiérarchie. Les femmes sont rémunérées en moyenne un quart de moins que les hommes. A poste de travail et à niveau de diplôme équivalents, les femmes restent quand même payées en moyenne 10 à 15 % moins. Si l’on prend en compte le sous-emploi, les écarts deviennent encore plus importants. De nombreuses femmes ne perçoivent ainsi qu’une partie du salaire minimum, faute de disposer d’un travail à plein temps. La montée du chômage a davantage frappé les personnes qui avaient le moins de cartes en main : les jeunes, les moins qualifiés et les femmes. La lenteur de la croissance a pesé sur les formes d’insertion professionnelle des femmes. La grande majorité des emplois précaires échoient aux femmes. Dans la sphère domestique, les enquêtes sur les emplois du temps vont toutes dans le même sens : les femmes prennent en charge les tâches les plus répétitives et
les moins valorisées (lessive, cuisine au quotidien, ménage, etc.). Mais, surtout, elles montrent que le partage n’évolue que très lentement.
La marche des femmes vers l’égalité est encore trop lente. Le temps de mesures encore plus volontaristes n’est-il pas venu, afin de promouvoir leur place dans la société ? Le Maroc ne devrait-il pas s’engager dans une politique de discrimination positive ? Aux dernières élections législatives, les femmes ont disposé de trente sièges de parlementaires. L’introduction du quota dans d’autres sphères peut déboucher sur des changements sociaux de fond, si elle permet aux femmes de mieux faire entendre leur voix. Faut-il persévérer dans cette direction en développant des politiques favorisant les femmes par le biais d’emplois publics ou de places réservées dans la hiérarchie administrative et dans la direction des partis politiques, par exemple? La mise en place de quotas n’est pas sans inconvénient. Ils heurtent le principe d’égalité qui exige, en effet, qu’on ne prenne pas en compte les particularités individuelles. Mais le prix à payer n’est-il pas relativement faible au regard de l’enjeu?
Cependant, ces politiques de discrimination positive ne doivent pas servir de prétexte à faire l’impasse sur une remise en cause plus globale du fonctionnement de la société. Si les inégalités entre les sexes perdurent, c’est que, au-delà du problème de l’avancement des femmes dans le système lui-même, c’est toute la hiérarchie sociale qui est en cause. Au bout du compte, l’égalité réelle suppose de s’attaquer non seulement à la domination masculine, mais aussi
au poids des hiérarchies sociales. Le chemin est encore long avant que l’égalité entre les deux moi-tiés de la société devienne une réalité