Faut-il réduire le coût du travail ?

Le coût du travail n’est en fait que le reflet du niveau de vie des travailleurs et la recherche des moyens de le réduire
sans baisser ce niveau de vie ne peut qu’être infructueuse.

Peu de sujets déclenchent autant de controverses, sinon de polémique. Il est vrai que la question du coût du travail est essentielle dans une économie : trop élevé, les déficits extérieurs s’accumulent ; trop bas, la faiblesse de la demande intérieure freine l’économie. Bien sûr, en ces temps où la compétition sur les parts de marché devient rude, le point focal des mesures devient la maîtrise des coûts de production. Certains secteurs particuliers connaissent de sérieuses difficultés comme le textile, mais le niveau actuel du coût du travail au Maroc ne pose globalement pas de problèmes vis-à-vis du reste du monde. Même si les résultats négatifs du commerce extérieur et de la balance des paiements  tendent à le suggérer. Faut-il alors baisser le coût du travail ? La réponse est donc clairement «non» du point de vue de notre compétitivité externe. Mais en l’abaissant quand même, ne pourrait-on pas créer des emplois nouveaux et développer des services qui, aujourd’hui, ne trouvent pas d’acheteurs compte tenu des prix qu’il faudrait pratiquer pour couvrir les coûts salariaux ? Avec plus d’un million de chômeurs, l’interrogation demeure légitime. Et la réponse est positive. Si le travail coûtait moins cher, on pourrait accéder à plus de biens et services, sans doute faire renouveler  nos appareils électroménagers, notre garde-robe, consommer plus de loisirs, repeindre ses murs et changer son mobilier au lieu de se satisfaire de son salon fané et de sa moquette râpée. Seulement voilà, si c’était si simple cela aurait été fait depuis longtemps.
Mais pourquoi incriminer le Smig ou les salaires ? Le coût du travail n’est en effet pas uniquement un coût pour les entreprises et leurs clients, c’est aussi une ressource. Sous deux formes : le salaire net touché par l’employé et les charges sociales qui financent la protection sociale  (maladie, retraites). Alors que faire pour diminuer le coût du travail ? Diminuer les salaires nets ? C’est ce que proposent ceux qui veulent faire sauter le Smig, le dispositif qui limite vers le bas le niveau des salaires au Maroc. Ce serait sans doute efficace en termes d’emplois créés, mais à quel prix ! La suppression du Smig  signifierait le développement massif des working poors, ces salariés qui n’arrivent pas à se nourrir, à se loger et à se vêtir avec le fruit de leur travail. Un processus déjà en cours avec la multiplication des emplois au Smig  à temps partiel. Voulons-nous une telle évolution de la société marocaine? Il ne s’agit pas à proprement parler d’une question économique, mais plutôt d’un choix de société. Attention cependant, les working poors ne sont pas forcément les autres. Faire sauter la barrière du Smig déséquilibrerait tout le marché du travail. Dans un contexte de chômage de masse, une telle évolution entraînerait probablement l’ensemble des salaires dans une spirale descendante.
Rogner la protection sociale alors qu’elle négocie, à peine, les prestations de l’Assurance Maladie Obligatoire? Si on écarte l’idée de faire sauter le verrou du Smig, n’y a t-il pas possibilité d’arriver au même résultat en jouant uniquement sur les charges sociales? Là aussi, deux conceptions s’opposent. S’il s’agit de diminuer globalement les prélèvements qui financent la protection sociale, on se trouve en fait ramené au cas de figure précédent : on diminue le coût du travail en diminuant le niveau de vie des salariés. Leurs revenus nets s’en trouvent amputés d’autant.  Renchérir le travail qualifié pour diminuer le coût du travail peu qualifié ? Mais on peut aussi envisager, à volume de charges sociales  égal, de répartir ces charges autrement entre les salariés. Il ne s’agit plus alors de diminuer le coût du travail, en général, mais de diminuer le coût du travail non qualifié en augmentant celui du travail qualifié. Cette idée de baisser toujours davantage le coût du travail peu qualifié en renchérissant celui du travail qualifié repose en fait sur une erreur d’interprétation des causes du chômage des personnes peu qualifiées. Dans un contexte de chômage de masse, leurs difficultés particulières, bien réelles, ne sont pas dues principalement à une pénurie d’emplois peu qualifiés, mais parce que ceux-ci sont actuellement occupés par des salariés plus qualifiés. Une situation qui engendre d’ailleurs de nombreuses tensions dans les entreprises. Contrairement aux apparences, c’est d’emplois qualifiés et bien rémunérés dont nous manquons le plus actuellement. Est-il alors possible de réduire le coût du travail sans inconvénients majeurs ? Difficile, sinon impossible. Mais au fond, si nous voulons préserver le pouvoir d’achat  et le niveau de protection sociale  des salariés et des retraités, il faut bien prélever les montants correspondants sur les richesses produites par les entreprises. Le coût du travail n’est en fait que le reflet du niveau de vie  des travailleurs et la recherche des moyens de le réduire sans baisser ce niveau de vie  ne peut qu’être infructueuse. Si l’on veut développer telle ou telle activité difficilement solvable actuellement, mieux vaut la financer directement par la fiscalité plutôt que de risquer de déstabiliser l’ensemble des salaires et le financement de la protection sociale. La réduction du coût du travail n’est pas nécessaire pour améliorer notre compétitivité  extérieure. Et elle présenterait de nombreux inconvénients du point de vue de l’évolution de la société, même si davantage d’emplois pourraient être créés.