Faut-il défendre l’indéfendable ?

Les magistrats des Chambres criminelles ne sont, en général, pas des novices tombés de la dernière pluie, mais des juristes aguerris. Ils sont là pour participer, à leur niveau, au maintien de l’ordre public et social. Pour que justice soit faite, il ne faut pas hésiter à se montrer sévère quand il le faut et, surtout, quand la société le réclame.

Alors que se poursuit le procès des individus impliqués dans l’horrible crime d’Imlil, où deux jeunes touristes étrangères ont été sauvagement assassinées, surgit une question récurrente, qui refait surface épisodiquement. Quid du rôle des avocats dans cette affaire? Autrement dit, faut-il défendre l’indéfendable ? Pour la vox populi, l’affaire est entendue : les accusés se sont rendu coupables d’un crime que toute la société réprouve, et, donc, que justice soit faite. Pendez–les, haut et court, disait-on dans le far west jadis, ce n’est pas la peine de s’embarrasser de procédures judiciaires, longues, fastidieuses et coûteuses pour le contribuable. Plus prosaïquement, cela s’appelle la loi du Talion, ou cela n’en est pas loin. Mais dans un Etat de droit, les choses sont bien plus codifiées, et quiconque se met en dehors de la société doit recevoir un châtiment proportionnel aux faits commis. Que seul un tribunal peut infliger, tout en respectant les règles de procédure que la loi a établie. La loi, soi-dit en passant, est l’expression du peuple, car elle est proposée, étudiée puis votée par un Parlement, composé d’élus de la nation, donc des représentants de la population.

Et que prévoient ces dispositions législatives en pareil cas ? Elles sont claires, et stipulent que toute personne poursuivie pour un crime, punie de la peine de mort ou de la réclusion à perpétuité doit être assistée par un avocat lors de son procès. Disposition qui révulse bien des personnes, adeptes de solutions plus expéditives. Mais c’est là ce qui fait la différence entre une nation civilisée et une nation beaucoup plus laxiste et peu regardante sur les droits de ses citoyens. Mais en l’espèce, dites vous, que pourra plaider un avocat devant l’énormité des faits, et… l’aveu des accusés ? Les techniques de défense sont multiples, variées et adaptables au cas par cas. Dans une affaire pareille, nier l’évidence n’aurait aucun sens, et ne servirait qu’à agacer les magistrats, voire supprimer tout espoir de clémence.

La tâche sera rude, mais on peut s’attendre à des plaidoiries axées sur l’aspect social, l’environnement familial dans lequel évoluaient les accusés. On s’attachera à les présenter, non comme de sanglants criminels, mais comme des individus sans repères, ni éducation, ni instruction, envoûtés par des croyances mystiques, et enrôlés malgré eux dans des combats idéologiques qui les dépassent. Souvent, dans les prétoires, lorsqu’il s’agit d’affaires criminelles, on entend les gens s’interroger, sur le bien-fondé pour les avocats, de défendre telle ou telle cause, dans laquelle les faits sont horrifiants. «Mais comment pouvez-vous défendre un individu d’après ce qu’il a commis?». La raison en est pourtant simple, et émane de la société elle-même, qui entend garantir aux accusés un procès équitable, où tous leurs droits seront respectés. Et rebelote : respecter les droits de pareils individus ? Pour quoi faire ? Tout simplement pour que la société ait bonne conscience, car, en fait, tout est déjà joué ou presque.

Les magistrats des Chambres criminelles ne sont, en général, pas des novices tombés de la dernière pluie, mais des juristes aguerris. Ils sont là pour participer, à leur niveau, au maintien de l’ordre public et social. Pour que justice soit faite, il ne faut pas hésiter à se montrer sévère quand il le faut et, surtout, quand la société le réclame. Alors, il y aura donc un procès public couvert par la presse, avec des audiences plénières. Chacun y tiendra son rôle, inculpés, ministère public, magistrats et avocats. Chacun présentera son point du vue, le procureur… requerra, les avocats plaideront, et les accusés auront droit à s’exprimer en clôture des débats. Puis, après le délibéré, qui peut être plus ou moins long, un verdict sera prononcé. Gageons, ici, que, sans surprise, ce sera une condamnation à de la réclusion à perpétuité, la peine de mort n’étant plus appliquée au Maroc. Justice aura été rendue, sans que cela, hélas, ne rende la vie aux malheureuses victimes, ni apaise la douleur de leurs proches…