Fausse sortie

Il y a quinze jours, par un matin aussi aimable qu’un portail de prison, je me suis réveillé mourant..

Il y a quinze jours, par un matin aussi aimable qu’un portail de prison, je me suis réveillé mourant. N’eût été la providentielle conjonction des pouvoirs de l’amour, de l’amitié et de la science, je serais, à présent, en train de manger les courges par la racine, au lieu de vous pomper l’air avec le récit de ma fausse sortie. Jusque-là, je ne mesurais pas le péril de franchir, comme le cavalier du lac de Constance, sans le savoir, un lac gelé, lequel, prenant mon insouciance pour une insolente bravade, s’est attaché à ma perte. J’en tremble encore. Ne vous méprenez pas : ce n’est pas la mort qui me fait peur, mais de ne plus vivre. Cela m’insupporterait fort de devoir me dispenser de menus bonheurs, apparemment anodins, au fond, inestimables, au point de nous enchaîner à la vie : le sourire d’un enfant, la contemplation d’un visage aimé, un coucher de soleil sublime, une œuvre d’art saisissante, voire la victoire de son équipe favorite ou la lecture d’un chef-d’œuvre absolu. De ces jouissances ludiques, gratuites, inutiles, mais essentielles, j’en suis à jamais épris, à telle enseigne que pour y goûter encore et encore je me suis arraché aux bras tentateurs de la mort. A l’instar de Vladimir Nabokov, l’auteur de «Lolita», qui, de son propre aveu, ne supportait la vie qu’en raison des papillons, leur exubérante splendeur, leur infinie variété, le raffinement de leurs détails dépourvus de la moindre finalité manifeste.