Fatwa au peuple et au people

La violence conjugale contre la femme est peut-être plus répandue dans des sociétés non musulmanes. Mais c’est à  coup d’élucubrations d’oulémas que l’on alimente les clichés sur le monde musulman.

Les fatwas émises à  partir du Moyen-Orient par les uns et les autres et désormais relayées par les médias arabes relèvent parfois plus de l’humour que de la religiosité. C’est un peu comme les histoires drôles lorsqu’on dit : «Eh, tu connais la dernière ?» En effet, il ne passe pas une semaine sans que tel journal arabe du Machreq nous annonce que le «Conseil des oulémas présidé par Bentarbouch» vient d’émettre une fatwa interdisant telle pratique ou telle attitude. D’ailleurs, l’expression «une fatwa interdisant» est quasiment un pléonasme, car pour nombre de gens il n’est de bonne fatwa que liberticide. Mais parfois, cela donne lieu à  un débat contradictoire peu banal. A preuve cette polémique entre un faqih chiite, l’ayatollah Mohamed Hussein Fadlallah, et un membre d’un conseil saoudien de théologie islamique, le cheikh et docteur (docteur en quoi ? je vous le demande) Mohamed Annajimi. Le premier avait émis, à  l’occasion de la journée mondiale de lutte contre la violence envers la femme, un avis autorisant l’épouse à  rendre les coups subis en cas de violence conjugale. Pour Fadlallah, c’est de la légitime défense. Avouez que c’est nouveau et rafraà®chissant même dans les sociétés occidentales les plus égalitaristes. L’ayatollah va plus loin, déclarant qu’il n’y a pas de tutelle sur une femme lorsqu’elle a atteint la majorité. C’en était trop pour le cheikh et néanmoins docteur Annajimi qui s’est inscrit en faux contre l’interprétation de son homologue et néanmoins adversaire chiite. Selon le docteur Annajimi, l’épouse peut se défendre si «la violence qu’elle a subie n’est pas légitime et n’a pour but que de lui casser une côte ou la blesser. Par contre, si le but est de l’éduquer, elle n’a pas le droit de rendre les coups.» Quant à  dire qu’il n’y a pas de tutelle sur la femme après sa majorité, que nenni ! Elle peut rêver. Le docteur est contre, furieusement contre. Voilà  en gros le résumé d’un débat d’idées et de société via le net entre deux savants sur un sujet dramatique soutenu par une campagne mondiale. Car il est vrai que la violence conjugale contre la femme est bien dénoncée à  travers le monde et peut-être même plus répandue dans des sociétés non musulmanes. Mais c’est à  coup d’élucubrations d’oulémas tels que notre docteur en je-ne-sais-quoi que l’on alimente les fantasmes et les clichés sur le monde musulman. Car, passé le rire qu’elles pourraient provoquer, il faut dire que ces idées d’un autre âge se banalisent dangereusement via les médias tels que la télé et la presse et d’autres supports de communication comme le net. Ce moyen de communication, offrant à  la fois l’anonymat et une diffusion planétaire, est le canal de prédilection de l’excommunication et de la pensée obscure.

Comme nous sommes dans la vie conjugale et les fatwas, comment ne pas citer le cas du président français Nicolas Sarkozy qui a eu aussi droit à  de viriles remontrances de la part de députés fondamentalistes égyptiens lors de sa visite au pays d’Al Azhar en compagnie de sa… comment dire ? Sa petite amie ? Sa maà®tresse ? Sa copine ? Allez, on va dire sa compagne et bientôt épouse légitime Carla Bruni. C’est précisément parce qu’elle n’était pas légitime et encore moins «ala sounnati Allahi wa rassoulihi», que des députés de partis religieux sont furax contre le gouvernement. «Comment, a écrit l’un d’eux au président du parlement égyptien, le gouvernement a-t-il pu permettre, au pays de la mosquée Al Azhar, la promiscuité d’un homme et d’une femme dans une même chambre ?» Il aurait peut-être préféré que M. Sarkozy prenne une chambre «single» à  côté de celle de son garde du corps, un homme bien entendu ; pas comme Kadhafi qui se fait garder le corps par des créatures vouées aux enfers. Ce député hirsute et furibard aurait aimé voir le président français, non pas faire des mamours langoureux à  Carla devant les paparazzi, mais embrasser carrément l’islam en direct sur la chaà®ne Iqraa’. Après cela, OK et «ahlane wa sahlane bi Carla ou sittine Carla kamane !» (trad. de l’égyptien : «bienvenue à  Carla et même à  une soixantaine de Carla»). Ce qui est exagéré car l’islam n’autorise que quatre épouses. En revanche, si l’on ose dire – et je pense que c’est le cas ou jamais de le dire -, on peut leur casser la figure si cela entre dans le cadre strict de leur éducation d’épouses obéissantes. C’est du moins le point de vue du docteur saoudien en je-ne-sais-quoi, mais on ne pense pas que Carla serait de cet avis. En attendant et à  l’heure o๠cette chronique est rédigée, on ne sait pas si elle sera du voyage présidentiel en Arabie Saoudite. Carla au pays du wahabisme ? Les reporters de Paris-Match vont se régaler en rédigeant leur prose dans des chambres «single» des hôtels de Riyad.