Extension du domaine du vide

Si l’on utilise le terme «moderne» par opposition à certains courants obscurantistes, il faut savoir que ces courants utilisent
avec bien plus d’efficience les progrès de la technologie, et donc
d’une certaine modernité, que ceux qui les combattent.

Dans une rencontre littéraire récente organisée dans la ville de Toulouse, en France, le poète palestinien Mahmoud Darwich a déclaré que la poésie arabe antéislamique est un genre suprême. «Mais, ajouta-t-il, cela ne signifie pas que je suis contre la modernité ; je n’écris pas de poésie classique, mais l’histoire de toute modernité doit commencer par l’ancien…» On laissera le débat sur la valeur et l’historicité de la poésie antéislamique de côté ; il a été suffisamment discuté et surtout bien disséqué par le grand Taha Hussein dans l’ouvrage critique qu’il lui avait consacré en y appliquant le principe cartésien du doute systématique sur l’origine de cette poésie. Mais arrêtons-nous un instant sur la notion de modernité, notion qui revient depuis quelque temps dans le discours politique au Maroc alors qu’elle était, pendant des années, l’apanage de la critique culturelle et notamment artistique.
En effet, il n’y a plus de déclaration, ni de discours politique qui ne comporte cette phrase, devenue une antienne sinon un tic de langage : «La construction d’une société démocratique et moderne» (Binae moujtamaâ dimoqrati wa hadathi.) Bon, pour l’adjectif démocratique, on peut comprendre et laisser courir Mais qu’est-ce donc qu’une société «moderne» s’agissant du Maroc ? Et par ailleurs, qu’est-ce que la modernité ? Voilà une question qu’elle est bonne ! On ne va pas consulter les dictionnaires qui donnent généralement des acceptions étymologiques, basiques et analogiques avec moult références, notamment artistiques et littéraires. Mais on va juste s’assoir puis réfléchir ensemble et à la bonne franquette à cette notion, sans se prendre la tête avec de la théorie et de la philo. Si un discours politique est censé être compris par tout un chacun, n’importe qui sait alors qu’un truc moderne, c’est un truc nouveau et donc contraire à un truc ancien. Ce truc peut-être un objet, ex : un triple mixer électrique par rapport au vieux presse-orange en plastique ou à la moulinette manuelle à patates. Et là on fait dans les ustensiles les plus triviaux pour une meilleure clarté de la démo. Par ailleurs, le truc moderne peut aussi être un comportement social ou un accoutrement, ex : aller au café , au restaurant, au Mac Do, en boîte, en vacances dans un hôtel en profitant ou non de l’offre de «Kounouz biladi» ; et sur le plan vestimentaire : porter des habits à la mode… Tout cela au lieu de bouffer tajine et couscous et de boire du thé en famille, de partir en vacances chez la famille et de porter des caftans et des jabadors en dansant en famille.
Bon, on schématise un chouia mais c’est que, par les temps qui courent, dire qu’on est moderne est devenu ringard et donc déjà démodé et ancien. C’est dire si la notion de modernité, lorsqu’elle est perçue au premier degré, comme c’est le cas dans certains discours destinés à la consommation médiatique, reste marquée au coin de l’éphémère. Or, on ne construit pas une société, qui plus est démocratique, sur l’évanescence sémantique de notions mal digérées. De plus, et si l’on utilise le terme moderne par opposition à certains courants obscurantistes ou salafistes, histoire de s’inscrire dans l’air du temps et de l’évolution du monde, il faut savoir que ces courants utilisent avec bien plus d’efficience les progrès de la technologie, et donc d’une certaine modernité, que ceux qui les combattent. Il n’est que de voir la propagation de leur communication à travers la toile, le système financier international ou le multimédia.
Il reste que la notion de modernité la plus consommée relève en général de l’esthétique et a souvent été utilisée par les artistes. Ringardisée aussi comme beaucoup d’écoles de pensée et de création, on lui avait même, au cours de l’histoire, substitué la notion de post-modernité mais qui ne fut en définitive, selon certains historiens de l’art, que le recyclage de l’ancien pour faire du nouveau. C’est du reste ce que font, de plus en plus, nombre de nos artisans, lorsqu’ils adaptent la technique et les matériaux de leur production au goût du jour : les potiers et céramistes d’El Oulja à Salé proposant cloches à fromage, luminaires et autres articles modernes alliant l’ancien et le nouveau.
Citant un poète en ouverture de cette chronique, on va laisser le mot de la fin à un autre et non des moindres, qui était aussi un critique d’art génial. Il s’agit de Charles Baudelaire, poète qualifié de moderne, qui écrivait, dans Le peintre de la vie moderne : «La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. Il y a eu une modernité pour chaque peintre ancien»