Extension du domaine de l’histoire

C’est une vieille image cartonnée au ton sépia virant au gris et patinée par le temps qui passe. Elle fait partie de ces anciennes cartes postales en noir et blanc de la ville de Rabat dont on peut encore retrouver quelques spécimens ici ou là. La grande avenue Mohammed V et les édifices au style colonial qui l’entourent sont déjà là.

On peut entrevoir un bout de la bâtisse du siège de la Banque du Maroc et l’encore récent, à l’époque, échafaudage de ce qui sera l’hôtel Balima. Quelques voitures, des traction-avant, sont stationnées, et les rares piétons portant costumes et chapeaux laissent peu de doute sur leur origine européenne. Au vu de sa jellaba, on peut deviner la présence d’un seul et unique autochtone debout nez en l’air sur le trottoir. Le centre de la ville semble calme et l’air du temps figé. Mais n’est-ce pas la fonction même de la carte postale que de donner cette impression de sérénité et de temps suspendu ? Sauf que celle que j’ai dénichée aux puces de la Médina a, en plus, ce je ne sais quoi d’à la fois triste et surréel. Une impression d’inachevé, comme la captation filmique d’un fragment oublié du temps d’une ville ; ou une sorte de ces réminiscences vacillantes d’un rêve qui s’efface vite au réveil. En scrutant ce bout d’histoire volé au temps passé comme une page arrachée d’un livre, je me suis rappelé une autre carte postale de ces temps coloniaux. Trouvée, il y a quelque temps déjà, par une matinée pluvieuse dans un bac de vieux livres sur les quais de la Seine à Paris, elle représentait une artère commerçante de la ville de Fès, et plus précisément Boulkhsissate, sise dans le vieux quartier mérinide de Fès J’did. De plus, cette vieille rue qui existe toujours, et pour cause, est à un jet de pierre de ma maison natale quittée depuis belle lurette.

L’ancien enfant des rues étroites ne pouvait, dès lors, que se sentir interpellé et rappelé à son passé sous une pluie parisienne tombant dru d’un ciel bas et lourd. Sur ce cliché jauni par le temps on voyait des échoppes aux portes ouvertes ou fermées et des silhouettes de badauds aux costumes traditionnels de l’époque. En amorce de la photo qui se voulait sans doute pittoresque, comme toutes les cartes postales, on aperçoit un homme assez âgé assis en tailleur devant un couffin. Probablement un marchand d’œufs ou de menthe comme il en existe encore dans toutes les médinas du pays. Cette carte postale semblait figer un temps marocain qui n’a pas beaucoup changé. Au dos de la carte on pouvait lire cette phrase laconique: «Avec mes meilleurs souvenirs. Signé : Solange. Fès, 1913». L’écriture est belle, cursive et identique à celle des instituteurs qui s’appliquaient en inscrivant le jour et la date sur le tableau noir de nos écoles d’antan. Qui est cette Solange qui transmettait ses meilleurs souvenirs à partir de Fès dès le début du siècle dernier, soit un an après la datation «officielle» de colonisation du Maroc? Est-elle l’une de ces premières institutrices entrée au pays. Une infirmière? Une religieuse? Ou est- ce l’épouse d’un de ces officiers de l’armée coloniale, de ladite «colonne de Fès», tous venus en conquérants alors qu’ils prétendaient n’être ici que pour «mater des rebelles» et «pacifier cette contrée lointaine» ? Au-dessus de la formule laconique, oblitérant les souvenirs de Solange, on pouvait relever deux tampons, l’un violet et l’autre noir (l’autorité militaire et la poste), preuve s’il en est que tout était déjà sous contrôle. C’était il y a un peu plus d’un siècle. Ces simples cartes postales émises à partir de l’ancien quartier de mon enfance, la carte de Rabat datant des années 30, disaient tout ou presque sur un pan de notre histoire.

Peu d’études et de livres ont été publiés sur l’importance et le rôle des cartes postales en tant que matériau pour la recherche et la compréhension de notre passé. Il incombe à nos chercheurs en sciences humaines et sociales de donner une extension à l’histoire afin d’analyser leur contenu, le point de vue et l’angle choisis par le capteur de ces images non seulement pour s’indigner contre le parti- pris méprisant du colonisateur mais pour s’approprier ces documents (c’est notre droit légitime à l’image) et démystifier, au propre comme au figuré, ces clichés arrachés par effraction à notre mémoire. «C’est par l’affrontement des contraires que progresse la science», écrivait l’historien et bon connaisseur du Maroc, Charles-André Julien, dans l’introduction à son ouvrage : «Le Maroc face aux impérialismes». Dans le même ordre d’idées et toujours dans l’extension du domaine de l’histoire mais par d’autres moyens que l’écrit, les gens du cinéma et de l’audiovisuel en général se doivent de prendre en charge ce très riche matériau visuel. Car, en plus de ce gisement que sont les cartes postales d’époque, de nombreuses images volées puis montées en films de fiction et documentaires existent et sont archivées ici et surtout ailleurs. Elles pourraient servir de base pour raconter, à partir de ces documents et en contre-champ, notre propre récit national. Un des premiers et rares cinéastes marocains à l’avoir fait, il y a bien longtemps, c’est le regretté Ahmed Bouanani, dans son excellent film-poème à base d’archives filmées:«Mémoire 14» réalisé en 1967. Ce beau titre métaphorique fait référence à la technique de datation «Carbone 14» utilisée par les archéologues. Il avait réalisé et monté son film avec les moyens du bord, mais avec le talent, à la fois, du poète-cinéaste et du magicien du montage qu’il était.