Extension du domaine de la tradition

Mémoire, passé, nostalgie, l’extension abusive du domaine de la tradition continue à  faire de nous une «génération infortunée» de laquelle on exige le silence comme vertu, la prière comme discours et la génuflexion comme posture.

Dans une de ses célèbres chroniques publiées dans la New York Review of Books, l’historien anglais Tony Judt écrit ceci : «De toutes les illusions contemporaines, la plus dangereuse est l’idée que nous vivons une période sans précédent»(*). En effet, on entend de plus en plus dire que tout change ou que rien n’est plus comme avant. Partout les gens se plaignent de ce que la jeunesse est devenue, l’éducation, les valeurs morales, la paix ou la violence dans le monde et tant de choses encore qu’un présent insaisissable renvoie à un passé sublimé ou embrumé par le temps qui a passé. Et ce ne sont pas là toujours des sentiments nourris par la nostalgie du temps perdu, mais bien des certitudes ancrées dans l’esprit de l’homme d’aujourd’hui. Un dessin paru dans Funny Times et repris par Le Courrier international de la semaine dernière (qui célèbre son 20e anniversaire) montre deux hommes préhistoriques discutant autour d’un feu. Autour d’eux, des gamins tout aussi préhistoriques, jouent à la roue. Et l’un des deux adultes, probablement excédés par le jeu de leurs progénitures, dit : «Les outils, le feu et maintenant la roue… Tu te souviens du temps où la vie était simple ?». Ce dessin vaut mille discours sur la perception du progrès par l’homme et par ceux qui le font ou le subissent.

On peut ne pas avoir le culte du souvenir ni la religion de la nostalgie et entretenir avec la mémoire des relations apaisées. D’où la sélection ou le rejet de traditions qui encombrent notre histoire personnelle. Je me sens obligé ici de parler à la première personne pour dire que lorsque même «la nostalgie n’est plus ce qu’elle était», il est sain de s’en défier. C’est un peu mon cas s’agissant de certaines manifestations de ce qu’on appelle nostalgie. Cette dernière est souvent un mélange de douce mélancolie où se mêlent le regret et le dépit, le sentiment de perte et de finitude enveloppé dans l’angoisse de la mort. Bref, un état maladif enfumé par un écran de poésie. Voilà pourquoi, entre ceux qui soupirent que c’était mieux avant et ceux qui trompettent que ce sera mieux demain, il s’agit de trouver sa place dans la vaste marge qu’ils laissent à une espérance au présent. Au Maroc, nous sommes interpellés quotidiennement par cette question du passé dont nous mesurons le poids et l’épaisseur de sa dimension historique, religieuse et anthropologique.

Face au progrès et à la marche du monde -et nous n’émettons là aucun jugement de valeur- notre attitude est attentiste, voire parfois régressive parce que rétive et non pensée. Nous accueillons le monde, la mémoire à fleur de peau en fixant notre passé que nous portons comme un talisman afin de nous préserver contre on ne sait quels démons du présent ou quels monstres d’avenir. Nous avons en nous des peurs mais point de songes. Nous ne rêvons pas. Et sans rêves, sans l’esprit qui les porte, il ne resterait que la peur. Celle que l’on trimbale depuis des siècles et qui déteint sur notre quotidien, ligote notre pensée, infantilise notre esprit et oppresse notre imaginaire. Dans le texte d’une conférence donnée par Paul Valéry à Zurich en 1922, l’auteur de Regard sur le monde actuel posait cette question : «Vous savez quel trouble est celui de l’économie générale, celui de la politique des Etats, celui de la vie même des individus : la gêne, l’hésitation, l’appréhension universelle. Mais parmi toutes ces choses blessées est l’Esprit. L’Esprit est en vérité cruellement atteint;  il se plaint dans le cœur des hommes de l’esprit et il se juge tristement. Il doute profondément de soi-même». Mémoire, passé, nostalgie, l’extension abusive du domaine de la tradition continue à faire de nous une «génération infortunée» de laquelle on exige le silence comme vertu, la prière comme discours et la génuflexion comme posture.

Dans près d’une semaine, des millions d’ovins seront occis. Encore une posture sacrificielle qui doit à un passé composé sa persistance hallucinée. La «modernité» et le marché s’en sont saisis et voilà le mouton à cinq pattes inventé. Des sociétés de crédit rivalisent en offres variées et prennent le relais des chennaqa, ces tristes maquignons qui dépècent les songes sacrificiels des petites gens. On peut maintenant voir des publicités dans la presse ou  affichées au coin des rues avec d’immenses photos de moutons le cou ceint d’un ruban rouge. «Avec le crédit machin, dit le slogan publicitaire, tout le monde sera de la fête». Sauf le mouton bien entendu. Pour en rire, citons  encore une fois ce sage qui disait : «Parmi les pasteurs, il n’y a que deux sortes de bergers : ceux qui pensent à la laine et ceux qui pensent au gigot. Personne ne pense au mouton».

(*) Les chroniques de Tony Judt ont été traduites de l’anglais et réunis dans un ouvrage qui vient de paraître sous le titre «Retour sur le XXe siècle. Une histoire de la pensée contemporaine». Editions Héloïse d’Ormesson.