Exit la violence faite aux femmes

Le volet préventif pourrait être renforcé
en réalisant des enquêtes de prévalence et en dispensant une information sur la violence familiale
dans les établissements éducatifs.
La protection juridique apportée
aux victimes doit être complétée par une aide
aux structures d’accueil.

Le Maroc vient de commémorer la journée mondiale de lutte contre la violence à  l’égard des femmes. Une occasion o๠la mémoire collective égrène, pour l’exorciser, cette liste non limitative des atteintes aux droits et à  la dignité des femmes : mariage forcé, intimidation au travail, exploitation, violence conjugale, harcèlement sexuel, viol, trafic, prostitution forcée, inégalité salariale, discrimination…

Les auteurs de ces violences sont très divers. La collectivité, bien sûr, espace dans lequel les femmes sont victimes de sévices multiples. L’Etat, responsable de violences qu’il a engendrées ou tolérées par sa législation. Mais aussi, et surtout, la famille. Oui ! la famille n’est pas toujours ce havre de paix et d’harmonie que l’on serait tenté d’imaginer. Et toutes les enquêtes l’attestent : la violence subie au sein du couple est surtout le fait de l’homme. Quelle que soit la violence subie, physique, psychologique, sexuelle, économique ou même verbale et émotionnelle, elle a toujours le même fondement, celui d’une prétendue inégalité entre les hommes et les femmes.

Phénomène universel, dira-t-on! Présent dans toutes les classes sociales et dans toutes les sociétés indépendamment de leur degré de développement ou de leur système politique, de leur culture ou de leur religion. On assène cette lapalissade comme pour évacuer cette atteinte au droit, à  la sécurité et à  l’intégrité de la victime et, en conséquence, banaliser cette entrave au fonctionnement d’une société basée sur l’Etat de droit. Un phénomène longtemps passé sous silence dans notre pays. Un tabou. Et pour cause : les violences conjugales interviennent dans l’intimité de la sphère privée. Elles ne sont pas considérées comme un trouble à  l’ordre public auquel l’Etat devrait mettre un terme. Une tolérance alimentée par les stéréotypes sexués véhiculés par la société et aggravée par la honte des victimes.

L’ampleur de cette violence commence à  peine d’être visible et quantifiée. Selon l’Organisation mondiale de la santé, les victimes de violences au sein du couple perdent entre une et quatre années de vie en bonne santé. Cette violence serait même une des principales causes de décès et d’invalidité avant le cancer et les accidents de la route. Une étude nationale récemment menée à  l’initiative de l’Association de lutte contre la violence à  l’égard des femmes a estimé le coût privé de la violence conjugale à  0,45% du PIB, soit environ 2 milliards de dirhams. Un montant minimal, mesurant les seules charges des dépenses en biens et services et des pertes d’opportunité de gains de revenu. Le coût global serait autrement plus significatif si l’on tenait compte des effets multiplicateurs induits par la perte de revenu des ménages, de l’influence des effets du phénomène sur le taux d’épargne, de l’investissement et, in fine, la croissance économique.

Les associations et mouvements féministes ont joué un rôle essentiel dans la prise de conscience des violences que subissaient les femmes dans leur couple, tant auprès de l’opinion publique que de l’Etat. Des dizaines de centres d’écoute ont vu le jour ici et là , des réseaux se sont mis en place et des milliers de femmes s’investissent dans des associations de défense des droits. L’Etat a fini par réagir. Les initiatives publiques se sont succédé avec plus ou moins de bonheur : de la «Stratégie nationale de lutte contre la violence à  l’égard des femmes» au numéro vert à  la disposition des femmes battues en passant par les actions des ministères de la justice, de la santé et les points focaux de la direction de la Police judiciaire. Les nouvelles dispositions du Code du travail, de la procédure pénale et du Code de la famille sont sans doute des avancées sur la voie de la protection de la femme. La ratification par le Maroc de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à  l’égard des femmes et la levée de ses réserves devaient ouvrir la voie à  une nouvelle approche des droits humains.

Mais force est de constater que l’Etat n’assume pas encore toute sa part de responsabilité dans la lutte contre la violence faite aux femmes. Se fait toujours sentir ce besoin d’un dispositif global et effectif de répression, de prévention, d’information et d’aide aux victimes de ce phénomène. Les sanctions de tels actes gagneraient à  être plus dissuasives en consolidant l’arsenal répressif par une loi spécifique. Le volet préventif pourrait être renforcé en réalisant des enquêtes de prévalence et en dispensant une information sur la violence familiale dans les établissements éducatifs. Enfin, la protection juridique apportée aux victimes doit être complétée par une aide aux structures d’accueil.

Etre à  la mesure d’un phénomène d’une telle ampleur exige d’imposer une tolérance zéro et de reconnaà®tre la violence comme un problème de sécurité et de santé publique.