Exercice de démocratie

Aujourd’hui, il est temps de se poser une question que le politiquement correct de ces vents faussement modernes qui soufflent sur notre contrée refoule parmi les tabous.

« Les articles de fond finissent toujours par remonter à la surface». Ce constat est de Boris Vian et l’auteur de L’écume des jours a souvent vu juste, en plus de joindre la lucidité à la finesse de l’esprit. C’est ce même constat que l’on pourrait faire lorsqu’on parcourt certains écrits de chez nous et d’ailleurs. Articles de fond, lesquels, au fond justement, sont d’une légèreté insoutenable. On en a lu et on en lira encore depuis que les événements en Egypte après l’éviction du président Morsy ont changé la donne politique. Passée la surprise, le ton de certains éditorialistes a pris une dimension «tocquevilliste» puisant dans les sources des grands principes de la démocratie universelle. Bref, pour ces éditorialistes de fond, l’expression populaire en Egypte et, partant, le rêve démocratique dans le monde arabe ont été écrasés sous les bottes de la dictature militaire. Comme si l’année passée sous la souveraineté d’une confrérie opaque, liberticide et dont l’exercice du pouvoir aux allures d’un Soviet suprême des années cinquante n’était pas suffisante pour appeler ce régime par son nom.

Avant cela, on a pu lire d’autres articles de fond sur la base de sondages bidouillés tel celui d’un centre dit de recherches que préside l’ambigu Azmi Bishara depuis Doha. On sait, et notamment dans cette contrée bénie par les dieux du pétrole et du gaz, que lorsqu’on paie l’orchestre, on commande la musique. Dans ce sondage, on a balancé des chiffres qui corroborent ce que la chaîne du coin et ses experts appointés -dont Bishara et l’autre Tartuffe islamo-cathodique nommé Al Qaradawi- accommodent, qui à la sauce d’une politologie à la gomme arabique et qui aux préceptes religieux d’un Islam fondamentaliste. Les résultats de ces sondeurs des hydrocarbures et des opinions : une écrasante majorité des populations du monde dit arabe est pour le Printemps du même nom, pour la démocratie et tout le toutim, et que, de toutes les chaînes de la terre, c’est Al Jazira qu’elle préfère. Il paraît que 14 pays arabes, dont le Maroc, ont été touchés par ce méga sondage avec un échantillon représentatif d’envergure. C’est quasiment un référendum à l’échelle du monde arabe et à la gloire de la vision idéologique et géostratégique d’un centre de recherches, de son chef d’orchestre et de ses commanditaires. Bon, ici il y a longtemps que l’on connaît cette musique et les joueurs patentés du fifre et du tambour qui reprennent son air à la fois doucereux et apocalyptique. Aujourd’hui, ce sont les mêmes qui, dans tel écrit qui se veut de fond, montent au créneau et poussent des cris d’orfraie pour jeter l’anathème sur ceux qui ne veulent pas d’une démocratie de dupes. «C’est la démocratie que l’on assassine !», crient-ils afin de passer pour les parangons de la chose publique et les preux chevaliers sans peur et sans reproches de la souveraineté populaire.

Si le poète syrien Adonis, dont nous avons souvent soutenu ici les réserves, avait, dès l’aube de ces printemps, parlé de chimères qui seront vite dissipées, d’autres voix intellectuelles notoires, moins nombreuses hélas, se posaient la question sur la démocratie comme l’impensé de nos sociétés traditionnelles. Aujourd’hui, il est temps de se poser une question que le politiquement correct de ces vents faussement modernes qui soufflent sur notre contrée refoule parmi les tabous. En effet, comme dans ces sondages bidouillés que nous avons cités, il est impensable de trouver une majorité de la population rejetant des élections libres ou reconnaissant que la société n’est pas prête pour la démocratie. Cela rappelle ces enquêtes d’opinion sur les émissions culturelles que la majorité écrasante cite comme sa préférence, mais que très peu de gens regardent. De même que personne ne veut passer pour un idiot, nul ne peut soutenir qu’il est un antidémocrate. Sauf que pour la culture comme pour l’exercice de la démocratie, il y a un processus d’apprentissage qui ne devrait être le fait ni d’une mode, ni d’une prescription externe, ni d’un calcul politique dicté par des circonstances ou des urgences. C’est d’abord et avant tout une culture à inculquer et qui doit s’appuyer sur une courageuse, réelle et sincère volonté politique adossée à un projet de société  refondée. Il n’est pas rationnel de soutenir que les pays de culture islamique – et non de religion musulmane pour ne pas s’enfermer dans la dimension cultuelle – ne sont pas doués pour la démocratie. C’est pourtant, rappelons-le, ce que soutenait un penseur respectable comme Montesquieu, lequel dans son célèbre De l’esprit des lois écrivait : «Que le gouvernement  modéré convient mieux à la religion chrétienne et que le gouvernement despotique à la mahométane». Aux hommes et femmes politiques arabo-islamiques de bonne volonté de démentir Montesquieu et d’autres fondateurs de sciences sociales qui ont souvent mis en relief les spécificités de l’Islam lorsqu’il était question de gouverner ou d’exercer l’autorité.