Etre femme dans un monde rural et déconnecté : la triple peine ?

Le numérique s’est incrusté dans notre vie et transforme nos modes de fonctionnement. Ceux qui ne maîtrisent pas les outils vont devenir les nouveaux «analphabètes». Parmi cette catégorie figurent les femmes rurales qui risquent d’être tenues à la marge si rien n’est fait pour les connecter.

Amal El Fellah
Amal El Fellah

La révolution numérique et l’avènement de l’Intelligence Artificielle bouleversent les équilibres économiques, financiers, sociaux, environnementaux et géopolitiques. Fulgurants, ils transforment les usages comme jamais auparavant et impactent toutes les catégories sociales dans leurs vies quotidiennes, leurs activités, leurs chaînes de valeur et leurs organisations.

Cette révolution techno-scientifique peut être qualifiée de bouleversement systémique qui fait basculer dans un nouveau paradigme des modes d’interaction et de coopération. De plus en plus maillée, massive et répartie, cette interaction multiforme et multimodale connecte les humains de façon horizontale, réelle ou virtuelle au sein des systèmes organisés, des communautés, des institutions, des groupes informels, etc. ; les humains et les objets à travers de nouvelles relations personnes-machines socio-émotionnelles qui s’établissent au sein d’environnements dits intelligents (exp : au moyen de robots, de chatbots, etc.) ; et aussi les objets entre eux (20 milliards d’objets connectés à l’horizon 2020).

Ce paradigme d’interaction devrait favoriser une coopération sans précédent et une économie créative, rapide, efficace et située. Pour les individus dans leur vie quotidienne et pour la société en général vue comme un système complexe, les règles et les équilibres sont en mutation. Nous passons de la propriété au partage (exp : l’économie circulaire), du contrôle individuel à la mutualisation et du système à l’écosystème où l’interaction favorise la collecte et l’accès à l’information, la production collective de la valeur et espérons-le la prise de conscience, la requalification de l’action civique et la responsabilité citoyenne.
Encore moins que par le passé, il n’est pas possible d’ignorer les conditions de travail des petites filles non scolarisées dans les zones rurales, que le taux de mortalité maternelle en milieu rural reste deux fois plus important qu’en milieu urbain faute de consultations prénatales, ou que près de 60% des femmes subissent des actes de violence d’ailleurs plus en milieu urbain que rural ?

L’information dont nous disposons en flux permanent engage nos actes et, plus que jamais, nous responsabilise et nous incite à mieux définir notre place dans l’écosystème (exp : propager une fake news n’est pas un acte citoyen, acheter un produit fabriqué par des mineurs dans des usines obscures, quand tout est traçable, n’est pas humain, ou exploiter des matières polluantes n’est pas écologique). Notre accès en continu à l’information et notre interconnexion au monde nous poussent constamment à penser global, i.e. au niveau planétaire, même si notre action à l’échelle d’un individu est, au moins au début, locale. Il est évoqué un comportement «glocal» alliant simultanément le global et le local.
Alors, et si demain nous voulions agir pour le monde non connecté d’aujourd’hui ? Quid du milieu rural ?
Les enjeux d’interdépendance sociétale entre les milieux urbain et rural sont tels qu’il devient impératif d’encourager les influences collectives et les synergies positives entre ces milieux. Comme l’a si bien exprimé Abou Al Aâla Al Maâri au Xe siècle déjà : «Les gens entre eux, ruraux et citadins, sont, à leur insu, serviteurs les uns des autres».

Le préalable n’a pas changé : éradiquer l’analphabétisme, instruire, former et scolariser toutes celles et ceux en capacité de l’être

D’après une note du Haut Commissariat au plan à l’occasion de la journée du 8 Mars 2019, il apparaît que «malgré le progrès accompli, une fille de 7-12 ans sur dix est non scolarisée en milieu rural et 14,8% des jeunes filles de 15 à 24 ans sont analphabètes contre 7,2% des garçons du même âge. En 2014, six femmes rurales sur dix demeuraient analphabètes contre 35,2% d’hommes ruraux et 30,5% de femmes citadines».

A la lumière de ces chiffres alarmants, les femmes – école des futures générations-, qui représentent 50,1% de la population au Maroc, constituent la catégorie sociale la plus fragile aujourd’hui. De surcroît, ces femmes ne sont pas, à ce jour, en position de bénéficier des facilités techniques offertes au monde connecté (exp : services dématérialisés) à moins de donner la priorité en termes de développement à l’égalité des chances et l’égalité des genres en milieu urbain et rural et de repenser les exigences de la société, des jeunes et des moins jeunes, des hommes et des femmes, des citadins et des ruraux.

La bonne nouvelle est que ces technologies numériques apportent un levier efficace pour renforcer une partie de ces égalités à condition, bien sûr, de les accompagner de réflexions éthiques et responsables alignées sur les besoins socio-culturels.

Pour l’égalité des chances par exemple, il est possible d’améliorer l’éducation en permettant un accès adapté à diverses connaissances grâce aux outils numériques tels que les ressources en ligne, les MOOC, les jeux sérieux pour l’apprentissage, les simulations participatives impliquant enseignants et apprenants, etc. Ces outils présentent deux avantages majeurs. D’une part, ils permettent un apprentissage adapté au niveau, au besoin et au rythme de chacun, et, d’autre part, ils permettent l’accélération et la généralisation des connaissances à travers des formations au-delà des frontières et des continents (exp : il est possible de suivre des cours très variés dans le monde entier sans contrainte géographique). Grâce à ces outils, on peut développer les compétences et les aptitudes nécessaires à leur appropriation de façon récursive, c’est à dire utiliser le numérique pour apprendre le numérique, et massive car les ressources numériques sont reproductibles à l’infini (ex. un MOOC peut être dispensé autant de fois que nécessaire sans surcoût pour sa conception).
Les outils numériques peuvent également contribuer à rétablir certaines injustices entre les genres en aidant, par exemple, à concilier travail, vie de famille et vie privée. Les réseaux sociaux proposent, quant à eux, des outils numériques de défense pour la nouvelle vague féministe. Le lien social se trouve renforcé par une communication plus rapide et un large échange d’informations ; offrant une opportunité d’ouverture à l’expression et à d’autres modes d’équité sociale. Il est ainsi possible de rompre l’isolement et de s’affranchir des stratégies paternalistes et de certains préjugés culturels. D’autres outils comme les plateformes d’échange et de commerce constituent aujourd’hui une grande chance pour les femmes d’améliorer leur condition et de renforcer l’égalité Homme-Femme.

Concrètement, il faut agir à plusieurs niveaux. D’abord, il faut assurer l’éducation et la formation car aucun développement n’est possible sans accès au savoir. Ensuite, il faut démystifier le numérique. C’est à dire apprendre à utiliser efficacement ses outils et être sensibilisé à la sécurité des données et des traitements pour éviter les pièges de la connexion à un monde ouvert avec de nombreux risques comme l’hameçonnage, les arnaques de tout genre, la violation de la vie privée ou la manipulation de données à caractère personnel. Pour cela, il faut encourager l’accès au secteur numérique et lutter contre les stéréotypes, promouvoir les formations scientifiques auprès des filles, créer des cursus dédiés et en diffuser les contenus de façon continue pour un apprentissage viral (exp : écoles itinérantes, webinars, podcasts, jeux sérieux, formation de formateurs, etc.), Enfin, les femmes doivent développer des connaissances techniques et stratégiques pour s’engager dans la conception d’outils numériques novateurs et disruptifs qui répondent mieux aux besoins des femmes et de la société.
La triple peine ne sera levée qu’au moyen de l’autonomisation de la femme dans le milieu rural à travers une approche inclusive multidimensionnelle qui investit dans les infrastructures rurales, met en place une gouvernance et une gestion responsables, s’appuie sur des institutions locales équitables et efficaces ; veille à renforcer la participation des femmes au sein de ces institutions et la parité; facilite leur accès aux ressources d’éducation, aux technologies du numérique et d’intelligence artificielle pour alléger la charge de travail et développer des chaînes de valeur sensibles au genre mettant en valeur le plein potentiel productif et créatif des femmes et des jeunes.

Amal El Fellah Seghrouchni, professeur en Sorbonne université, en délégation au CNRS