Etre et avoir été

Qu’est-ce qui n’est pas marocain en nous ? C’est en se délestant de tout ce qui encombre inutilement notre mémoire que l’on pourrait prétendre à  une sorte d’accomplissement identitaire. Non pas en se repliant, dans une «immobilité et volubilité insaisissables», sur un passé glorieux dans des contrées lointaines.

Qu’est-ce qu’être arabe aujourd’hui, sinon cette «immobilité et cette volubilité insaisissable», comme disait Sartre à propos de la conscience de soi dans un des volumes de «Situations» ? Vaine question que voilà, me dit un jour un ami qui a une position tranchée sur l’identité et notamment ici au Maroc. «Je ne me sens pas concerné par la dimension arabo-orientale de ma généalogie identitaire», me dit-il sur un ton sérieux qu’il ne prend qu’à propos de sujets similaires : identité, religion, famille ou vie privée. «Je suis furieusement marocain», trancha-t-il placidement.

La réponse n’est pas si vague pour une question aussi vaine. Mais, à réponse tranchée, question tranchante : «qu’est-ce qu’être marocain aujourd’hui ?». C’est vrai que cela paraît tellement aller de soi pour nombre de compatriotes que, souvent, seuls ceux qui vivent, résident ou cumulent même une autre nationalité dans leur pays d’accueil, ont une idée bien précise sur l’identité culturelle marocaine. La distance géographique, le mode de vie et tout le travail de la nostalgie qui s’accomplit et accompagne l’émotion – même par procuration, à travers les parents, chez les plus jeunes – peuvent expliquer une certaine lucidité dans le regard qu’ils jettent sur leur pays et ses composantes identitaires. Il n’est que de voir l’engouement pour la fiction, la chanson, le foot, la cuisine et bien d’autres expressions ou symboles de la culture et du mode de vie du pays, auprès de ce qu’on réduit, injustement et improprement, dans le vocable «communauté marocaine à l’étranger». Dans le cas d’espèce, le dicton qui veut que l’on soit loin du cœur lorsqu’on est loin des yeux est largement contredit. Par contre, ce proverbe pourrait être retourné et s’appliquer à beaucoup de gens restés au pays et qui s’auto-flagellent à longueur de journée dans une agitation de vaticinateurs ontologiques tourmentés où se mêlent le politique, le religieux, l’idéologique – dans toutes ses composantes gaucho-panarabistes -, l’ethnique et le «chico-mystique». Et tout ce beau monde clame son amour du pays et prétend le connaître et œuvrer à son développement. Certes, les sages savent qu’il faut toujours se méfier de ceux qui gueulent leur amour des gens ou de la patrie, car, comme disait Stendhal, qui a écrit bien des choses intelligentes sur l’amour : «Il y en a qui ne savent prendre le cœur qu’en le froissant».

Il est bien évident que le propos n’est pas de se gargariser ou de scander béatement le concept pondu par une agence de pub : «Le Maroc est le plus beau pays du monde». Concept destiné à l’extérieur, peut-être pour drainer des visiteurs, mais dont on a matraqué les autochtones jusqu’aux confins des régions les plus désespérément non électrifiées. Belles contrées au demeurant et les autochtones en conviennent sans pub et n’ont nullement besoin qu’on leur bourre le crâne avec ce patriotisme de circonstance. Voilà donc le mot qui fâche. Le patriotisme, dont on ne veut absolument pas discuter les composantes et le substrat culturels. Passé de l’acception farouchement indépendantiste ou souverainiste durant la colonisation, il ne tarda pas à revêtir l’uniforme – dans tout ce que ce mot pourrait suggérer comme accoutrement, accoutumance et pensée unique – de la soumission sans discussion à une manipulation de l’histoire identitaire des Marocains mais pas seulement celle-ci. Certes, l’histoire est écrite par les vainqueurs. Mais qui sont alors les vaincus dans celle qui nous concerne ? Encore une question vaine, dirait mon ami qui voudrait recadrer la réflexion et revenir à ce qu’est un Marocain. La réponse est peut-être dans une autre question : «Qu’est-ce qui n’est pas marocain en nous ?». C’est en se délestant de tout ce qui encombre inutilement notre mémoire que l’on pourrait prétendre à une sorte d’accomplissement identitaire. Non pas en se repliant, dans une «immobilité et volubilité insaisissables», sur un passé glorieux dans des contrées lointaines. Dans une de ses rares interventions télévisées, Abdallah Laroui a évoqué – je cite de mémoire – le train de la modernité qui passe juste au-dessus de nous pendant que nous autres Marocains tournons nos têtes vers un Orient fantasmé. Parlant aussi de la recherche universitaire et de l’édition en liaison avec la propension des écrits sur les vieilleries et autres sujets obsolètes, il s’est dit étonné de voir des vivants qui écrivent sur des morts.

L’histoire n’est pas une fatalité, elle n’est pas gravée dans le marbre. Elle l’est d’autant moins lorsqu’elle est mal contée. On pourrait paraphraser Baudelaire, à propos de l’existence de Dieu, en affirmant que l’identité marocaine «n’a pas besoin d’exister pour être».