Etre anti-juif, ce n’est pas aider les Palestiniens

En Occident, le racisme anti-musulman et anti-arabe connaît de beaux jours.
On ne peut à la fois s’en émouvoir et, de son côté,
se laisser aller à parler des juifs
en termes injurieux.

Il n’est pas un jour qui passe sans que le monde arabo-musulman ne soit confronté à sa terrible impuissance. Les deux conflits majeurs qui troublent l’équilibre actuel du monde se déroulent dans sa sphère civilisationnelle. Ce sont deux épines fichées dans son cœur, et il saigne au quotidien.
Si, sur le front irakien, les coups récents portés à la coalition par des résistants qui ne craignent pas de mourir ébranlent l’arrogance de l’occupant, en Palestine, les Palestiniens vivent une situation d’écrasement sans précédent. Quand est tombé, il y a un mois, le Cheikh Yassine, le mouvement Hamas a promis de venger son leader assassiné en faisant subir l’enfer à Israël. Des foudres promises, on ne verra pas grand-chose. Par contre, trois semaines plus tard, Israël remettait son crime en abattant Abdelaziz Rantissi, le nouveau chef choisi pour succéder au Cheikh Yassine. Le coup de grâce !
D’un bout à l’autre du monde arabe, les sentiments de révolte et d’humiliation s’amplifient dans des proportions illimitées. Sur ces entrefaits, le président Bush reçoit Sharon et avalise son plan unilatéral de séparation qui, au retrait de Gaza, assortit un large accaparement de la Cisjordanie. Jamais aucun président américain n’avait autant concédé à Israël. Pour les Palestiniens, c’est la pire situation qu’ils aient eu à connaître depuis 1948. Fort du soutien désormais inconditionnel de Bush, Sharon ne se reconnaît plus de limites. Il va ainsi jusqu’à déclarer tout de go sur les ondes que Yasser Arafat ne jouit plus d’aucune immunité. En clair, qu’il est bon à tuer. Du jamais vu ! Un Premier ministre en fonction qui se permet en toute impunité de déclarer à la face du monde son intention d’assassiner un homme, de surcroît un président démocratiquement élu !
Face à cette impudence qui, jamais n’a été aussi loin, la haine à l’égard des juifs explose dans des proportions, elles-aussi, inégalées. Et la bête infâme du racisme, l’antijudaïsme en l’occurence, se réveille. Car cette bête-là, malheureusement, ne fait jamais que sommeiller et cela en chacun de nous ! Alentour, des qualificatifs que l’on n’oserait ici reproduire fusent. La vague enfle et, une à une, les digues s’effondrent. On n’a plus honte de laisser remonter sa haine de l’autre et cela est terrible. Terrible d’autant plus que cette abjection – et le mot n’est pas trop fort – s’exprime même dans les sphères où un minimum d’adhésion aux valeurs et aux principes universels des droits de l’homme est censé exister.
Tant qu’on pouvait la croire cantonnée à des milieux considérés comme extrémistes, la préoccupation demeurait limitée. Mais quand vous la retrouvez tout autour de vous, vous explosant à la figure sous le poids de l’actualité, vous êtes tétanisé. Et c’est un autre sentiment d’impuissance qui vous envahit, seul que vous êtes à essayer de parler d’éthique quand la colère étouffe même chez vos proches tout esprit de rationalité.
Que faire en effet, comment lutter contre ce cancer dans un contexte où le déni de justice à l’égard des Palestiniens et des Irakiens est proprement insoutenable? Comment empêcher les vieux fantasmes antisémites du «juif maître du monde» (exit les Protocoles de Sion) de refaire surface quand le président de la première puissance du monde abdique devant les pires desiderata du gouvernement israélien ? Comment convaincre que les crimes de Sharon ne peuvent en aucune façon être imputables à l’ensemble des juifs, fussent-ils tous sionistes (ce qui n’est évidemment pas le cas) et pro-israéliens ? Dénoncer avec la plus grande virulence les ignominies d’un homme qui, un jour ou l’autre, devra répondre de ses crimes devant le tribunal de l’Histoire et se mobiliser corps et âme aux côté du peuple palestinien, oui, mille fois oui ! Mais englober dans une même responsabilité l’ensemble d’une communauté religieuse et user à son égard de qualificatifs haineux et méprisants, cela est indigne et inacceptable.
L’ensemble des musulmans, fussent-ils secrètement épatés par Ben Laden, sont-ils pour autant responsables de la mort des victimes des attentats terroristes d’Al Qaïda ? Bien sûr que non ! En Occident, le racisme anti-musulman et anti-arabe connaît de beaux jours. On ne peut à la fois s’en émouvoir et, de son côté, se laisser aller à parler des juifs en termes injurieux. Rien, jamais, ne saurait justifier et excuser la haine raciale. Tout un chacun se doit de la combattre car cette haine-là est tout simplement répugnante. Elle salit celui qui la porte et ne sert aucune cause. Alors pour le respect de nous-mêmes, au nom des valeurs qui sont les nôtres, battons-nous de toutes nos forces contre cet infâme démon !