Et toujours pas de changement de prénom

Au lieu du juge conciliant, c’est une magistrate manifestement de très mauvaise humeur qui préside la séance. Elle tire sur tout ce qui bouge dans la salle d’audience, citoyens, policiers, justiciables, sermonne tout le monde, refuse les reports demandés par les avocats.

Ce cas avait déjà été évoqué dans une lointaine chronique, alors que la procédure commençait déjà à déraper. Depuis, le dérapage s’est prolongé, devenant même incontrôlable.

Résumons les faits : un couple adopte un enfant, qu’il prend en charge à six mois, directement de l’orphelinat. Une vie nouvelle, radieuse, s’annonce donc pour cet enfant, abandonné dès la naissance, mais qui se retrouve dans un foyer normal, avec un papa et une maman, qui l’entourent de toute leur affection.

Tout va bien, mais le couple a un désir : faire changer le prénom de l’enfant. En effet, sur les documents officiels, le bambin s’appelle M’bark, les parents adoptifs, eux, voulant perpétuer une lignée familiale, souhaitent changer ce prénom pour celui de Yazid.

Si un de mes fidèles lecteurs y voit un inconvénient majeur, une aberration totale, ou une lubie farfelue, je lui serais reconnaissant de m’expliquer pourquoi. (Le timbre lui sera même remboursé.) Une demande en ce sens est donc déposée auprès du tribunal de première instance de Casablanca, compétent pour traiter les dossiers se rapportant à l’état-civil: rectification d’erreur (par  exemple Edriss, au lieu de Idriss), changement de patronyme (un Lahmer, pouvant signifier aussi bien rouge que âne), ou autre, parmi les différents cas pouvant se présenter. Nous sommes en 2009 et l’enfant a six mois. La demande est rapidement rejetée, la Cour estimant n’avoir pas tous les documents requis pour statuer favorablement. Si ce n’est que cela, pas de problème, quels sont ces fameux documents ?

Rien d’insurmontable, en fait, des actes de naissance de l’enfant et des parents, le certificat d’adoption, le PV de remise de l’enfant, l’inévitable certificat de résidence (comme ça, pour le plaisir, car je ne vois pas l’intérêt de ce document pour changer de prénom, mais bon). Deuxième demande déposée dans la foulée, chez un second juge, rejetée après deux audiences, au motif que le prénom M’bark étant courant au Maroc il n’y a aucune raison de le changer. Troisième demande : refusée, car M’bark n’est pas injurieux en religion islamique. Quatrième demande, idem, car M’bark n’a rien d’infamant; cinquième, rejetée, car finalement, Maître, un enfant c’est comme une voiture (j’avoue n’avoir jamais considéré la chose sous cet angle, assimilant un tas de fer et d’acier à un gamin rieur et bien vivant): quand on vend une voiture, est-ce qu’on change le numéro du châssis? Non, eh bien, pour un enfant c’est pareil : son prénom «d’origine» doit rester inchangé! (Des années après, je n’ai toujours pas compris  cette théorie, qui demeure un mystère, mais montre bien comment fonctionne le cerveau d’un juge… qui doit juger son prochain !). Faisons donc appel, pour changer, histoire de voir si les magistrats en seconde instance sont plus souples : peine perdue, ils confirment la décision de rejet, estimant que le juge  en première instance a parfaitement appliqué la loi.

Pas de problème, le couple a de la suite dans les idées, et s’accroche à son désir de changement. Surtout qu’entre-temps le petit a grandi, ne répondant qu’au prénom de Yazid, a été inscrit à la crèche, suivi médicalement sous ce prénom, donc le changement devient maintenant une nécessité pour ne pas perturber l’enfant (dont les papiers d’identité portent toujours le prénom M’bark).

La sixième demande est refusée aussi, car estime le juge, il n’est ni offensant, ni offusquant….Et ainsi de suite, jusqu’en 2013 (juin pour être précis), toutes les demandes sont rejetées, jusqu’à la douzième. Le magistrat saisi du dossier se montre intéressé par ce cas. Lors de l’audience, il s’entretient avec l’avocat du couple, demande les motivations du changement demandé, l’âge du bambin (des fois un dangereux criminel recherché se cache derrière ce changement) estime que, oui, c’est faisable, mais pose une condition: il demande à ce que l’enfant lui soit présenté, ainsi que son père adoptif, ce qui ne pose aucun souci. Rendez-vous donc est pris pour l’audience de la semaine suivante, à laquelle l’avocat se présente, accompagné du couple et de l’enfant adopté.

Mais là, surprise et catastrophe : au lieu du juge conciliant, c’est une magistrate manifestement de très mauvaise humeur qui préside la séance. Elle tire sur tout ce qui bouge dans la salle d’audience, citoyens, policiers, justiciables, sermonne tout le monde, refuse les reports demandés par les avocats, et, lorsque arrive notre fameux dossier, ne prend même pas la peine de jeter un coup d’œil au gamin qui s’avance vers elle, sinon pour rabrouer ses parents d’un sévère: «Vous avez un avocat ; alors restez à votre place». Et à l’avocat éberlué : «Ce  tribunal n’est pas compétent Maître. Adressez-vous à la wilaya». Puis, alors qu’il tente de lui expliquer le fond du problème, elle l’interrompt sèchement: «Vous confirmez votre demande ? Oui ?  Dossier en délibéré. Affaire suivante». Le couple, dans la salle, a compris que ce ne sera pas pour cette fois.

Mais le combat continue : une treizième demande a été engagée, et l’on ne peut qu’espérer qu’après plus de cinq ans de procédures, des dizaines d’audiences, de requêtes, d’explications, le petit M’Bark deviendra le grand Yazid !