Et pourtant elle tourne !

Pourquoi devrais-je faire semblant de jeûner si je ne jeûne pas ?
De croire si je ne crois pas ? Il ne faut pas, dit-on, offusquer le croyant. Très bien, mais en quoi ma non-croyance le touche-t-elle ? Si je dois aller brûler en enfer, c’est mon problème, pas le sien. L’hypocrisie vaut-elle mieux que la transparence ?

Quand on regarde par-dessus l’épaule des siècles, vers ces temps lointains où vécurent nos aïeux et les aïeux de nos aïeux, souvent, l’on se dit : «Mais comment cela a-t-il pu être?». Que l’on visite notre histoire ou celle des autres, on ne peut manquer de s’arrêter sur des attitudes, des modes de pensée, des visions du monde dont l’aberration nous paraît aujourd’hui totale. Des exemples, on pourrait en citer mille. Dans notre passé le plus récent, nos grands-mères étaient épouses et parfois même mères à l’âge où nos filles jouent encore à la poupée. Aujourd’hui, une enfant de 12-13 ans livrée à un homme de 40 ans ou plus, cela s’appelle de la pédophilie et cela relève du crime. Au siècle passé, seulement, les murailles des villes s’ornaient de la tête coupée des criminels et rebelles qui avaient eu le malheur de déplaire à l’autorité en place. Ailleurs, dans des temps plus anciens, on écartelait le condamné sous le regard de la foule qui venait se repaître du spectacle en couvrant de ses huées les cris du malheureux. Avec les temps modernes, la personne humaine a acquis des droits qui nous font percevoir ces pratiques comme «barbares».

Ces droits vont du plus élémentaire, à savoir celui du respect de la personne humaine, aux plus pointus, telles les libertés individuelles. Aujourd’hui encore, celles-ci font l’objet de réserve dans de nombreuses contrées dont le monde arabo-musulman. Deux d’entre elles en particulier ont valu (et valent encore) à leurs militants des morts valeureuses sur le front de la lutte pour leur reconnaissance : la liberté de pensée et la liberté de croyance. Les détenteurs du pouvoir politique et religieux ont, de tout temps, été leurs ennemis jurés. En Occident, la libre pensée a gagné de haute lutte son droit d’exister. Mais avant que le Siècle des lumières n’advint et, avec lui, la séparation du politique et du religieux, on ne saurait oublier toutes les interdictions, et toutes les horreurs aussi, que l’Eglise eut à son actif. Sur le plan de la pensée d’abord. Que d’avancées scientifiques furent bloquées parce qu’elles contrecarraient les postulats cléricaux. La terre fut ainsi longtemps décrétée plate. «Et pourtant elle tourne !», devait s’exclamer Galilée, conduit devant les tribunaux parce qu’il avait eu l’outrecuidance d’affirmer qu’elle était ronde. Encore fût-il chanceux d’avoir eu la vie sauve. Car il n’en fallait pas beaucoup pour vous décréter hérétique et vous condamner à mourir par les flammes. L’histoire du Moyen-Age regorge de bûchers sur lesquels on envoyait brûler tous ceux à qui la société, pour une raison ou une autre, voulait régler leur compte. Ce siècle fut également celui des guerres de religion entre catholiques et protestants. Quand on revient, par exemple, sur un épisode aussi sanglant que le massacre de la Saint-Barthélémy, lors duquel, dans un délire fanatique collectif, 30 000 protestants furent passés au fil de l’épée, on peine à croire que de telles folies aient pu exister. Du coup, on mesure le chemin parcouru dans ces nations où la religion est devenue affaire privée. Aussi, avec Ramadan qui démarre, se prend-on à imaginer ce que, dans 100 ou 200 ans, les livres d’histoire diront de nous et de notre rapport au religieux. Voici revenu le mois où la chape sociale s’abat sur tous. Que vous soyez habité par la foi ou pas, il vous faut, comme tout le monde, vous plier à la règle générale. Amusez-vous à y déroger – en public s’entend – et vous aurez à en répondre devant la loi, le non-respect du jeûne étant un délit passible de prison. Cependant, avant même d’atterrir devant le juge, des bonnes gens, ulcérés par votre comportement «sacrilège», peuvent eux-mêmes se muer en justiciers… et vous faire la peau !

Il n’est pas nécessaire d’atteindre 100 ans pour dire ceci : c’est aberrant ! Nous avons beau être au XXIe siècle, le Moyen-Age sévit toujours chez nous! Pourquoi devrais-je faire semblant de jeûner si je ne jeûne pas ? De croire si je ne crois pas ? Il ne faut pas, dit-on, offusquer le croyant. Très bien, mais en quoi ma non-croyance le touche-t-elle ? Si je dois aller brûler en enfer, c’est mon problème, pas le sien. Pourquoi devrais-je cacher mon agnosticisme ou même mon athéisme? L’hypocrisie vaut-elle mieux que la transparence ? Ces questions-là, il serait temps de commencer à les formuler à haute voix. A l’heure où les signes de régression se multiplient, les libres penseurs du pays ont le devoir de monter au créneau. «Ce n’est pas le moment», «cela apporte de l’eau au moulin des intégristes» ! Faux. Il n’y a pas de «moment» pour ce combat-là. Car c’est un combat. Un combat sur la durée. Un combat difficile qui nécessite du courage. D’autres, en d’autres temps et en d’autres lieux, l’ont eu. Pourquoi pas nous ?