Et maintenant ?

La mouvance islamiste est de plus en plus visible sur le champ politique tunisien après la chute de Ben Ali. La manière dont les Tunisiens vont gérer leur Révolution, la qualité du débat politique qui va s’instaurer entre eux sera un test pour nous tous. La démocratie est-elle soluble dans le monde arabo-musulman ?

A la une d’un hebdomadaire français, cette image, superbe : hissée au-dessus de la foule des manifestants, une jeune Tunisienne, une expression fougueuse et révoltée sur le visage, tend un bras accusateur. Une photographie qui n’est pas sans rappeler le tableau d’Eugène Delacroix «La liberté guidant le peuple» (1830), une allégorie de la Révolution de 1789 représentée par une fille du peuple, le bonnet phrygien sur la tête, avançant sur un champ de bataille, le drapeau tricolore à la main. En 1968, «Marianne sur les barricades», du grand reporter Jean-Pierre Rey,  illustrait le printemps libertaire par le portrait d’une jeune fille juchée sur les épaules de son ami et brandissant le drapeau du Vietnam. Comme le peintre, le photographe avait choisi l’image d’une femme se détachant sur la foule pour symboliser  la liberté. Tous deux, à plus d’un siècle d’intervalle, ont conjugué celle-ci au féminin, posant la femme comme la figure de proue du combat pour la liberté. La photographie mise en couverture par l’hebdomadaire français comme iconographie de la Révolution de jasmin véhicule le même message.

Parmi les choses qui ont frappé les esprits  au cours de ces jours lors desquels le destin de la Tunisie a basculé, il y avait cette présence, marquée et remarquable, des femmes parmi les manifestants. Jeunes et vieilles, en fichu ou en jean, les Tunisiennes n’ont pas hésité à sortir dans la rue, huant et conspuant Ben Ali jusqu’à ce que celui-ci «dégage». Quand, en comparaison, on regarde aujourd’hui les images qui arrivent d’Egypte, le contraste est saisissant. Au bord du Nil, la foule est masculine, quasi exclusivement, ce qui était loin d’être le cas en Tunisie. Rien d’étonnant;  la «spécificité tunisienne» réside justement dans cette émancipation des femmes qui les fait être aux côtés des hommes dans tous les domaines de la vie sociale. Dans les administrations, comme dans la rue. Cela, les Tunisiennes le doivent à Habib Bourguiba, ce visionnaire qui, le premier, en tant que dirigeant arabe, a doté les femmes d’un code du statut personnel révolutionnaire qui leur octroyait des droits quasi égaux à ceux des hommes. Abolition de la polygamie, autorisation de divorcer, légalisation de l’avortement… Tout cela, au lendemain de l’indépendance, il y a plus de cinquante ans! Les Tunisiennes ont, de ce fait, une longueur d’avance sur leurs consœurs arabes, nous y compris. D’autant qu’à ces droits s’ajoute l’effort colossal effectué par l’Etat tunisien en matière d’enseignement public, 30% du Budget national, qui a fait de cette population un peuple instruit au sein duquel l’analphabétisme a été quasiment éradiqué. Défendre l’héritage de Bourguiba en matière des droits des femmes fut l’un des arguments majeurs de Ben Ali pour conserver le soutien d’une bonne partie de la population féminine. Les milieux laïcs et les féministes ont longtemps fermé les yeux sur sa dictature, le considérant, à l’image des Occidentaux, comme «le rempart contre l’islamisme». Mais la prédation sans limite dont le régime a fait preuve à l’égard de la société a eu raison de toutes les réticences.

Alors maintenant ? Dimanche dernier, le leader islamiste Rachid Ghannouchi est rentré en Tunisie après plus de vingt ans d’exil. Bien qu’il ait voulu un retour discret, ils étaient plusieurs milliers de sympathisants à l’accueillir à l’aéroport en scandant «Allah ou Akbar».Condamné par contumace à la prison à perpétuité en 1992 pour complot, Rachid Ghannouchi est le chef du mouvement islamiste Ennahda, la grande force politique tunisienne des années 80. Très durement matés par Ben Ali, les islamistes avaient perdu leur visibilité dans le champ tunisien. Mais ils n’en ont pas pour autant disparu. 40% des avocats seraient proches de cette mouvance. La réapparition du hijab dans les lycées et les universités fait partie des signes de la liberté recouvrée en Tunisie. «Liberté» est d’ailleurs le mot qui est revenu dans la bouche de Ghannouchi à son arrivée à Tunis de même que dans les propos de ses sympathisants. La liberté pour tous, et pour toutes les sensibilités réclament ces derniers. Malgré le profil bas et le discours soft du leader des islamistes tunisiens qui dit vouloir céder la place, la crainte d’une confiscation religieuse de la Révolution de jasmin est présente. La manière dont les Tunisiens vont gérer leur Révolution, la qualité du débat politique qui va s’instaurer entre eux sera un test pour nous tous. La démocratie est-elle soluble dans le monde arabo-musulman ? Comme pour la grandeur, hier, la réponse, demain, viendra de Carthage.