Et la musique ressuscita le temps «Baba coul»

cette 19e édition s’est déroulée sous le sceau de l’hommage. Un double hommage à deux grandes figures souiries, emportées à six mois d’intervalle au cours de l’année 2015-2016: Tayeb Seddiki, l’enfant terrible du théâtre marocain, parti le 5 février dernier, laminé par la maladie et Mahmoud Guinéa, l’un des grands maâlems Gnaouis, disparu quelques mois plus tôt.

C’est d’abord elle que l’on voit, ombre noire trouant la lumière douce du matin. Une poussette, un enfant et lui qui avance d’un pas plus souple mais le regard sombre et la barbe proéminente.  Avec la splendeur environnante, cette mer d’huile fondue dans l’azur et la plage dorée somnolente sur laquelle les ballets des mouettes s’entrelacent, la discordance est totale. Mouvement d’humeur. Une telle présence, au milieu de tant de beauté, insupporte. Mais l’esprit a-t-il à peine imprimé la scène que le regard en embrasse une autre, dans les secondes qui suivent. Juste derrière ce couple apparaît un jeune homme, la coupe rasta, qui court à grandes foulées. Entrechoquement des univers. Deux temps anachroniques qui se croisent sans se rencontrer. Et disent les écartèlements  actuels. La veille, les différentes confréries gnaouies ont défilé dans la ville, donnant par leur parade le coup d’envoi de la 19e édition du Festival Gnaoua et musiques du monde. Le jogger aux cheveux en pétard fut probablement des festivaliers à la fête sur la place Moulay Hassan, quand entre deux psalmodies, l’homme et sa moitié en burka devaient maudire les «mécréants» qui avaient pris d’assaut la ville. Spéculations bien sûr car les choses ne sont jamais aussi simples comme une troisième image, saisie au vol ce même matin, le suggère. Elle est renvoyée par deux jeunes gens profitant de la plage déserte pour un moment d’intimité, elle, assise, lui caressant le visage, lui, couché, la tête sur ses genoux. Des amoureux comme d’autres, à ce détail près : la dulcinée est en hijab qui nous dit qu’être voilée n’a jamais empêché de roucouler  sur un coin de sable.

En ce lendemain de festival, Essaouira est encore plongée dans le silence. Aux instantanés du matin se superposent ceux du soir. La foule en transe, les visages radieux, les danseurs bondissants et cette musique  qui vous prend au corps, vous possédant  et vous libérant dans un même mouvement. Cette 19e édition s’est déroulée sous le sceau de l’hommage. Un double hommage à deux grandes figures souiries, emportées à six mois d’intervalle au cours de l’année 2015-2016 ; Tayeb Seddiki, l’enfant terrible du théâtre marocain, parti le 5 février dernier, laminé par la maladie et Mahmoud Guinéa dont la disparition survenue le 2 août a laissé les Gnaouis orphelins de  l’un de leurs grands maâlems. C’est donc naturellement lui que le festival a choisi d’honorer en ouverture, avec cette interrogation teintée d’inquiétude : qu’en est-il de la relève une fois que les grands comme Guinéa seront partis ? L’espoir, plus encore, la forte conviction, que la génération suivante saura perpétuer l’héritage de ses ainées fut le message véhiculé par cette 19e édition. De l’avis général, le cru 2016 fut d’une rare qualité, alliant la maestria des pères aux audaces impétueuses des jeunes. Ainsi, dès ce premier soir, un moment exceptionnel, parmi ceux qui s’inscrivent dans les annales du festival, se tint à Dar Loubane avec ce concert intimiste, cette «lila» donnée par des gnaouis quasi-centenaires. A les voir ainsi habités par leur musique, on se dit que ces hommes ne peuvent pas mourir, qu’ils sont immortels! Moment d’éternité également, le lendemain quand le pianiste américain Randy Weston, jeune homme de 90 ans, clôtura son concert par une courte fusion avec les gnaouas, ces gnaouas découverts plus d’un demi siècle plus tôt dans le Tanger des années 60 et qui lui firent faire du Maroc sa seconde demeure. Le festival ne se conjugua pas pour autant juste sur le registre des cheveux blancs! Le groupe phare de la scène musicale alternative marocaine, les Hoba Hoba Spirit mit le feu à la place ce même vendredi soir, attendu de pied ferme par ses fans malgré l’heure tardive. Des moments forts donc, il y en a eu à la pelle, et pour tous les goûts. Mais en clôture, c’est sur cet autre artiste irremplaçable, qui incarna une époque où les jeunes ne craignaient pas de s’en prendre aux dogmes et de démanteler les statues que le festival fit tomber son rideau : Tayeb Seddiki, le «Orson Wells» marocain, ainsi surnommé en raison de son imposante stature et de son non moins imposant verbe. Mohamed Derham, fondateur du groupe mythique Jil Jilala, joua en son honneur et sa musique ressuscita ce temps où la liberté représentait la valeur suprême. Ce temps «baba coul» où les barbes étaient douces et le tombée des haïks d’une puissante sensualité.