Est-ce le déclin des marchés financiers ?

La stabilisation des cours boursiers amènera probablement une rationalisation dans les métiers de la gestion de titres. Mais elle ne se traduira sans doute pas par une « désintermédiation » : la chute des cours a une fois de plus montré combien il était risqué pour des amateurs de jouer directement en Bourse.

La crise actuelle sonne-t-elle le glas des marchés financiers ? Pour beaucoup d’analystes, en l’absence de perspectives de nouvelle baisse des taux d’intérêt à long terme et d’augmentation rapide des profits, la parenthèse de ces deux dernières décennies semble désormais refermée. L’argumentaire de cette thèse est le suivant : en théorie, la hausse des cours des actions reflétait la capacité des entreprises à engranger des profits dans le futur. En fait, dans de nombreuses situations, le prix des actions s’était en effet envolé à des niveaux qui n’avaient plus de rapport avec ce qu’on appelle les «fondamentaux» (essentiellement les profits des entreprises et le niveau des taux d’intérêt). Les investisseurs s’étaient mis à croire que la hausse des cours pouvait se poursuivre indéfiniment. Les corrections intervenues n’ont fait que ramener le cours des actions à des niveaux qui correspondent à peu près aux fondamentaux.
L’argumentaire est logique mais fortement réducteur. La montée spectaculaire des marchés financiers et l’explosion des volumes traités sur les places boursières au cours des dernières années résultent de la conjonction exceptionnelle de plusieurs phénomènes : libéralisation, dérégulation, désintermédiation. Les marchés financiers ont conquis une place centrale au cœur des économies et des sociétés. Ils la conserveront probablement, même si la crise financière bouscule la confiance des agents économiques dans l’efficience de ces marchés. Du côté des entreprises, en effet, le mouvement qui a vu de plus en plus d’entreprises être cotées en Bourse ne devrait pas être remis en cause. Cela reste pour elles un moyen privilégié de procéder à un financement par vente d’actions, donc sans avoir à payer ces ressources en cash ou en crédit. Une condition essentielle de leur croissance à l’heure de la compétition ouverte. La cotation est également un moyen de s’émanciper d’un tête-à-tête coûteux avec les banques, souvent très cartellisées, en diversifiant leurs sources de financement. Même si cette émancipation amène elle aussi, via le gouvernement d’entreprise (corporate governance), de plus en plus de contraintes. Malgré l’éclatement de la crise, l’introduction en Bourse reste également une condition pour que les entreprises audacieuses et innovantes mobilisent les sommes qui sont nécessaires à une croissance rapide de leurs activités. Du côté des ménages, également, les marchés financiers jouent un rôle croissant. Cette tendance à la financiarisation des patrimoines ne devrait pas se démentir, aussi longtemps, en tout cas, que les banques centrales donneront le sentiment de maîtriser l’inflation.
Les institutions financières traditionnelles pourraient apparaître à priori comme les grandes perdantes de cette montée en puissance des marchés financiers. En fait, elles y trouvent également leur compte. Les marchés sont en effet pour elles un moyen privilégié de répartir les risques qu’elles prennent en prêtant de l’argent à tel ou tel acteur économique. C’est le cas, tout d’abord, grâce aux produits dérivés – des titres financiers qui portent sur le futur et permettent aux banques, mais aussi aux entreprises, de se protéger contre les risques liés à l’évolution future des taux de change et des taux d’intérêt. Les marchés leur permettent également de «titriser» leurs créances, c’est-à-dire de transformer en titres financiers échangeables sur les marchés les créances qu’elles détiennent du fait des crédits qu’elles ont accordés.
Enfin, le développement de l’épargne des ménages sous forme de titres financiers se traduit par l’essor – spectaculaire – des investisseurs institutionnels, des organismes spécialisés dans la gestion de ces titres, le plus souvent liés aux institutions financières traditionnelles, banques et assurances. Les investisseurs institutionnels gèrent des sommes qui représentent une part importante des ressources financières disponibles. La stabilisation des cours boursiers amènera probablement une rationalisation dans les métiers de la gestion de titres. Mais elle ne se traduira sans doute pas par une «désintermédiation» : la chute des cours a une fois de plus montré combien il était risqué pour des amateurs de jouer directement en Bourse.
Quant aux Etats, ils ont poussé au développement des marchés et à la libéralisation des flux financiers pour financer plus facilement leurs déficits. Certes, leurs besoins de financement sont plus limités aujourd’hui et le blanchiment de l’argent sale et la fiscalité des revenus de l’épargne leur posent des problèmes croissants, mais il y a peu de risques qu’ils mettent en cause fondamentalement des institutions dont les entreprises, les acteurs financiers et les ménages qui disposent d’épargne tirent profit. Pour toutes ces raisons, et quoique les cours boursiers aient désormais peu de chances de reprendre leur folle ascension de ces dernières années, les marchés financiers devraient conserver ce rôle central dans la période à venir. Même si la stabilisation des cours va exacerber les conflits entre ménages, entreprises et acteurs financiers, et amener à renforcer sérieusement les contrôles.