Essaouira ville ouverte

Comment «fixer» les gens d’Essaouira dans leur quotidien tout en l’améliorant pour que ni les rues ni les commerces ne se vident de cette douce et
fausse nonchalance qui est la marque du Souiri de souche ?
Tel est l’enjeu majeur des années à venir.

Dans un excellent ouvrage édité, en hommage à l’œuvre du peintre souiri Miloudi, par la Fondation des Trois Cultures, on peut lire, entre autres, un petit texte de Mohammad Khaïr-Eddine dans lequel le poète dit, à propos de l’artiste : «La nature lui a tout offert : l’art et la simplicité du comportement social.» Cette formule joliment lapidaire résume parfaitement la ville natale de Miloudi : Essaouira. La ville a vécu la semaine dernière aux rythmes des musiques du monde, fusionnés au «groove» des Gnanoua. Le festival de la cité a pu se faire une place de choix dans le vaste calendrier des grandes manifestations musicales à travers le monde. Ce n’est pas peu lorsqu’on sait la difficulté de se tailler un espace dans le gotha des festivals de musique au temps des médias qui nivellent par le bas et ceux qui occultent tout ce qui tire vers le haut. Les candidats sont pléthore et les élus sont rares. Pourtant, le festival fête ses dix ans, toujours dans le respect de la qualité, l’innovation et la bonne humeur d’un public nombreux (national et étranger), bigarré et fusionnant, en bonne intelligence, avec la population d’Essaouira.

Essaouira a bien changé, sans pour autant basculer dans le syndrome de Marrakech. C’est un constat vite fait par le visiteur intermittent qui en garde les souvenirs lointains d’un premier festival bon enfant, au début des années 80, dirigé par Tayeb Saddiki, sous un intitulé Verlainien et précurseur : «La musique d’abord». En ce temps-là, seul l’hôtel des Iles – avec ses allures géométriquement administratives qui rappellent davantage le siège de la trésorerie ou de la poste de Rabat qu’un lieu de villégiature – pouvait accueillir les festivaliers. Il faut dire qu’il n’a pas changé d’une brique et demeure même un des signes rassurants de l’évolution maîtrisée de la ville. D’autres hôtels sont construits face à la mer alors que, dans la médina, plusieurs maisons d’hôtes et riads ont ressuscité à coups de restauration ou de réhabilitation. On sent le réveil d’une médina jadis plongée dans une douce paresse, protégée des fameux vents et assoupie sous les chants des goélands. Ah, ces drôles d’oiseaux de mer et de terre qui sont la métaphore parfaite de l’hospitalité, de la douce promiscuité et de la simplicité des habitants de la ville. Leur envol incessant sur les toits de la ville sème à tout vent un chant océanique sur les terrasses déjà caressées par la brise de la mer si proche. C’est une des particularités de la ville, qui compte bien d’autres singularités sur lesquelles le festival Gnaoua et musiques du monde a construit, en dix ans, un concept festivalier original et humaniste mais prenant aussi en compte la dimension sociale, culturelle et économique de la cité. Vaste et ambitieux programme ? Peut-être, mais la complicité active et intellectuelle entre le président de l’Association Essaouira-Mogador, André Azoulay, et la productrice et organisatrice du festival, Neila Tazi, semble bien fonctionner pour le meilleur et pour l’avenir.

Mais il en va des villes comme des hommes : leur avenir est parfois dans leur passé, telle la perle est le passé de l’huître, comme dirait Fellini à propos de l’autobiographie. Or, la perle pour Essaouira est cette vie derrière les remparts où les artères s’emboîtent et passent de porte en porte ocres et ouvertes. Ce sont en peu de mots les gens de la ville. Comment les «fixer» dans leur quotidien tout en l’améliorant pour que ni les rues ni les commerces ne se vident de cette douce et fausse nonchalance qui est la marque du Souiri de souche (ou de Souss) ? Tel est l’enjeu majeur des années à venir et dont est parfaitement conscient un homme aussi lucide qu’ André Azoulay, enfant de ces rues des gens de peu. Il a rêvé de la victoire de sa ville natale sur l’oubli, l’enclavement et la frustration des gens de Mogador. Grâce au pari culturel sur ce festival – qui n’est qu’un des leviers du développement de la ville – ajouté à d’autres rêves collectifs avec les édiles et les amoureux de la cité des quatre vents, le président de l’association a raison de dire que «c’est l’addition de tous ces paris incertains, gagnés souvent dans l’adversité et parfois dans l’angoisse, qui donne à Essaouira le goût de sa vraie victoire». C’est sans doute un goût très subtil, mélange de cette huile rare et boudée mais dont on fait grand cas de nos jours et de ce bois tout aussi rare et généreux qui enferme les mille et une senteurs d’une ville à vivre et à revivre.