Esprit de la vie ordinaire

«La mémoire d’Ibn Khaldoun, considéré comme le père de la sociologie, n’a pas eu chez nous l’écho savant qu’elle mérite. C’est un signe des temps, et ce n’est pas un très bon signe, qu’il soit nécessaire aujourd’hui d’intéresser les esprits au sort de l’Esprit, c’est-à -dire à  leur propre sort».

Entre la vie rêvée de Mallarmé et la vie aventureuse de Rimbaud, il y a largement de la place pour la vie ordinaire de monsieur tout le monde. Tout créateur authentique est un homme ordinaire en quête d’extra. Mais, à l’origine, comment décide-t-on d’aller au-delà de l’ordinaire ? Quelle force, innée ou acquise, pousse tel individu à aller voir de l’autre côté de soi ou de l’autre côté de la rue au coin de laquelle, dit-on, commence l’aventure ? Un livre ? Une rencontre ? Un rêve que l’on veut partager comme un chant de ralliement, comme un chant d’espérance ?

J’ai pensé à tout cela en lisant le compte rendu de Philippe Lançon, du quotidien français Libération, à propos d’un ouvrage qu’un écrivain reporter polonais, Ryszard Kapuscinski, vient de publier sur Hérodote (Mes voyages avec Hérodote, Ed. Plon) Déjà, le journaliste de Libé, romancier par ailleurs, donne envie de lire chaque fois qu’il parle d’un ouvrage. D’emblée cette introduction sous forme d’un début de conte : «C’est l’histoire d’un homme qui est sorti de chez lui pour aller voir ce qu’il y avait ailleurs, derrière la frontière». L’homme dont il parle est le Grec Hérodote, considéré comme le père de l’histoire. En fait, c’est le père des histoires car, en grec, le mot est au pluriel et n’a rien de péjoratif car le premier historien de l’histoire de cette discipline (450 ans avant J.C. tout de même) était d’une grande précision, le tout animé par un sens rare de l’objectivité. Son œuvre est traduite en français (deux volumes) par Enquête, ce qui n’échappera pas aux journalistes reporters qui en feront à leur tour leur saint patron philosophique. Du coup, Hérodote se retrouve pionnier et dans l’histoire et dans l’enquête journalistique. Pour expliquer les guerres de son époque entre Grecs et Perses, par exemple, il a entrepris des voyages autour du bassin méditerranéen et écrit une grande enquête décrivant les us et coutumes des peuples de la région, en donnant des détails précieux et précis sur leur vie quotidienne. Grâce à cette vaste enquête, les égyptologues, par exemple, ont pu développer leurs recherches. L’introduction de son ouvrage donne le ton de la qualité du travail colossal accompli par cet aventurier grec né à Halicarnasse qui a ouvert le champ du savoir et celui du monde, guidé probablement par un rêve fou, une envie d’aller de l’autre côté de soi : «Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête afin que le temps n’abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis, soit par les Grecs, soit par les Barbares, ne tombent pas dans l’oubli ; et il donne en particulier la raison du conflit qui mit les deux peuples aux prises».

On peut aujourd’hui, vu d’ici, mesurer l’ampleur de la tâche qu’Hérodote s’est fixée lorsqu’on constate la béance historique ainsi que les vides et les blancs qui ponctuent le long cours tranquille de notre histoire. Mais tout constat à ce sujet est devenu une redite, sinon de la petite histoire. Et lorsque l’Histoire n’a pas d’histoires à raconter, la place est libre pour une fiction de mauvais aloi. Certes, comme dit Kapuskinski, cité par Lançon dans Libé, «il n’y a pas d’histoire réelle au sens idéal. L’histoire est toujours racontée, arrangée, prétendue, crue». Mais à trop bricoler dans le passé, on risque parfois de fabriquer un avenir sans repères.

On est parti au début de cette chronique sur une interrogation à propos de ce qui pousse certains individus à aller regarder l’autre versant de soi. Dur labeur s’il en est, mais il y a toujours, pour l’homme qui tente cette escalade au sommet du savoir, la récompense de l’effort accompli : un don pour l’avenir toujours reconnaissant. Mais si on a pris, au hasard d’une lecture, le cas d’Hérodote, on aurait tout aussi bien pu citer, plus près de chez nous, Ibn Khaldoun dont on vient de célébrer le sixième siècle de son décès. Considéré comme le père de la sociologie, la mémoire de ce grand érudit n’a pas eu chez nous l’écho savant qu’elle mérite ; hormis auprès de ce chercheur solitaire et entêté qu’est Abdeslam Cheddadi, dont les efforts et l’abnégation ont fait œuvre utile. Restons dans la transmission des œuvres de l’esprit pour conclure avec Paul Valéry («Regards sur le monde actuel», Folio Essais) : «C’est un signe des temps, et ce n’est pas un très bon signe, qu’il soit nécessaire aujourd’hui – et non seulement nécessaire, mais qu’il soit même urgent – d’intéresser les esprits au sort de l’Esprit, c’est-à-dire à leur propre sort»