«Espérer, c’est démentir l’avenir»

selon les chiffres récents de l’anrt, on compte plus de 44 millions d’abonnés au téléphone mobile et plus de 13 millions de personnes connectées à internet. la majorité étant assez jeune et peu cultivée. qu’est-ce que ces chiffres peuvent bien dire? pas grand-chose lorsqu’on sait que cette ouverture sur le monde et sa «modernité» n’a entraîné ni une amélioration de l’éducation et d’accès à la culture, ni la croissance économique qu’une telle technologie est supposée engendrer.

«Si jeunesse savait et si vieillesse pouvait», dit l’adage dans son infinie sagesse, car, comme de bien entendu, les adages et les proverbes sont souvent frappés au coin de la sagesse. Même s’il arrive qu’on leur fasse dire une chose et son contraire. Leur morale est, pour certains, à géométrie variable, selon les circonstances, les intérêts du moment, la conjoncture et bien d’autres paramètres. Mais de nos jours, peu en usent et pour cause : une minorité de gens ne pense plus avoir besoin de morale, de références, d’exemple à suivre, de mentors ou, tout simplement, d’un quelconque exercice d’admiration. Est-ce parce qu’ils n’ont plus devant eux des êtres admirables ? Peut-être. Toujours est-il que les temps ont changé, l’indifférence et l’inculture se sont répandues et le mot valeur a pris une autre connotation : il est devenu concept idéologique, religieux ou à consonance économique. L’horizon du possible s’est rétréci comme peau de chagrin, alors que le réel social ou politique s’est élargi à d’autres valeurs de substitution. Le Maroc, comme dans d’autres contrées qui nous sont proches par ce que nous avons hérité du passé, est parfois dans ce cas. Sa jeunesse, nombreuse et tour à tour inquiète ou insouciante, se fait du progrès une idée fausse et du présent un moment de doute. Ballottée entre l’ignorance que l’incurie du système éducatif a semée, et l’ouverture sur le monde qu’offre une certaine conception de la modernité. Selon les chiffres récents de l’ANRT, on compte plus de 44 millions d’abonnés au téléphone mobile et plus de 13 millions de personnes connectées à Internet. La majorité étant assez jeune et peu cultivée. Qu’est-ce que ces chiffres peuvent bien dire ? Pas grand-chose lorsqu’on sait que cette ouverture sur le monde et sa «modernité» n’a entraîné ni une amélioration de l’éducation et d’accès à la culture, ni la croissance économique qu’une telle technologie est supposée engendrer: baisse du taux chômage chez cette catégorie de population, création d’emplois pour jeunes dans un certain nombre de secteurs… Il y a là donc un malentendu à la fois économique et culturel au sens anthropologique. On parlait, il y a quelques années, de fracture numérique ou d’exclusion, pour employer un terme qui sentait bon ce «tiers-mondisme» bon teint (ou «tiers-mondain») auprès  duquel se consolait une partie de nos élites engagées. Que sont-elles devenues, à propos ? Blanchies sous le harnais, c’est certain ; cultivant une légère mélancolie entrecoupée de quelques petits sauts d’indignité, comme autant de soupirs ou de sautes d’humeur ; ou alors s’entêtant dans un jeu de rôle politicien afin de durer dans le terrain vague d’un paysage politique colorisé, telle une rémanence ou une illusion d’optique. Triste tropisme ! Place aux jeunes !, se sont-ils entendu dire plus d’une fois. Ce ne fut pas une sommation, juste un rappel, presque respectueux, une petite tape sur l’épaule, comme c’est l’usage dans nos mœurs ataviques. D’aucuns ont fait la sourde oreille (sans le faire exprès, peut-être, parce qu’avec le temps, mon vieux, l’ouïe en a pris un coup !) ; d’autres n’en eurent cure et courent toujours, causent encore et encore, des… jeunes et des moins jeunes, des femmes, des veuves et des orphelins. Pendant ce temps-là, le temps passe, les jeunes le sont de moins en moins et l’adage que l’on a cité au début n’a plus aucun sens. Car chez ces gens-là, monsieur, on ne part pas, monsieur, on ne part pas. On demeure…Comme aurait dit le grand Brel qui savait si bien chanter les vieux et les partants, les jeunes, le temps qui passe et les illusions qui trépassent…Et la pendule d’argent qui ronronne au salon, qui dit oui, qui dit non… Alors et maintenant si jeunesse savait, comme dit l’adage cité au début, que ferait-elle de tout ce temps qui reste ? Pour l’heure, elle est sur les réseaux sociaux et ses folles planètes virtuelles; cet univers insaisissable, plein de bruit et d’utopies et d’où monte toute la clameur incessante du monde. Cette jeunesse joue le neuf contre l’ancien ou le contraire (allez savoir), aux frontières fuyantes d’un territoire improbable, tapi entre un passé qui ne passe pas, et un avenir qui tarde à venir… Mais, au fond de la boîte de Pandore, nous dit le récit mythologique, lorsque tous les mots s’en sont échappés, est resté le mot Espérance. Et comme disait Cioran : «Espérer, c’est démentir l’avenir».