Entre l’oubli et l’effacement

On peut parler du cinéma et de la télévision en l’absence de cette dernière. Ce n’est plus un mariage de raison entre le jeune couple marocain Ciné/Télé, c’est plutôt un mariage de chez nous, mais à  l’ancienne, c’est-à -dire en l’absence notoire de la mariée.

Entre le cinéma et le public, il y a une entité bizarre qu’on appelle la critique. On parle ici, bien sûr, des pays où les choses du cinéma ont une épaisseur historique et une profondeur qualitative et quantitative. Cette corporation de la critique cinématographique autoproclamée avait donné, en France par exemple (mais pas seulement) de bons cinéastes (mais pas seulement) tels Truffaut, Rohmer et d’autres. Mais il se trouve que chez nous, et depuis peu, on enregistre une certaine agitation subalterne, que quelques trompettes embouchées par des critiques-naffarine wa ghayatine nourris et logés qualifient de : «dynamique insufflée par une volonté affirmée des responsables du pouvoir cinématographique marocain». Il est dans la nature des échines souples de faire dans ce qu’on appelle le journalisme culturel «carpétiste» (au niveau de la carpette). Voilà pourquoi leurs propos sentent les pieds qu’on baise parce qu’ils sont à hauteur de la moquette alors que la culture, la vraie et dont le cinéma fait partie intégrante, doit être à hauteur d’homme. Par manque d’habitude, de courage ou tout simplement de dignité, cette hauteur-là leur donne le vertige et leur demeure inaccessible. Alors que voilà qu’il faille raison garder et qualifier cette «dynamique», triomphante et «apothéosante» de simple frémissement positif dans l’histoire récente du cinématographe au Maroc. Ce dernier, qui célèbre le cinquantenaire de son indépendance, ne peut pas contenir une histoire cinématographique d’une plus grande profondeur. C’est pourtant ce que certains naffara et ghayyata essaient de souffler à la cantonade comme s’il ne fallait pas, comme dirait Gide en parlant de la littérature, beaucoup d’histoire pour faire un peu de cinéma.

C’est la ville de Tanger qui a été le théâtre de cette crise d’immodestie, à la faveur du 8e Festival national du film. Créé au début des années 80 à Rabat, ce festival avait pour ambition de booster le cinéma marocain et fêter des films laborieusement élaborés grâce à l’aide à la production. Cette aide a été à l’origine de quelques films de plus ou moins bonne qualité selon les moyens de l’époque, le talent et «l’éthique» des «réalisateurs-producteurs-scénaristes- voire plus» de ces films. Déjà à cette époque, on avait parlé des cinéastes «chasseurs de prime» (l’aide était une prime à la production) lors de quelques débats houleux au premier étage du café Balima à Rabat.

Vingt cinq ans plus tard, le jeune journaliste débutant et responsable d’un supplément culturel hebdomadaire a retrouvé quelques têtes de cinéaste blanchis sous le harnais, des acteurs et des actrices sur le retour et un seul rescapé du journalisme culturel de l’époque : le talentueux et inusable reporter sans frontières entre les genres artistiques : Driss Khoury. Avec sa tête à la Charles Bukovski, Ba Driss, comme tout le monde l’appelle affectueusement, se promenait dans le hall de l’hôtel El Minzah comme une mémoire ambulante des choses de la vie et du cinéma marocains. Autour de lui, virevoltaient quelques journalistes frais émoulus de l’ère nouvelle de la presse culturelle marocaine, sortis d’une table ronde sur le cinéma et la télévision «organisée par les organisateurs». La table ronde était plutôt carrée avec quatre angles et autant de points de vue identiques, car réunissant quatre intervenants, tous représentant le cinéma, dont un syndicaliste français venu éclairer de son expérience hexagonale le paysage en friche du septième art marocain. L’absence des deux chaînes de télévision du pays ne semblait troubler ni la discussion, ni la curiosité des journalistes et «professionnels de la profession» présents. Mieux, on ne lira nulle phrase à propos de cette omission encore, dans une grande partie des pages spécialisées consacrées à la couverture de cette manifestation. L’affaire était entendue, pesée et emballée : on peut parler du cinéma et de la télévision en l’absence de cette dernière. Ce n’est plus un mariage de raison entre le jeune couple marocain Ciné/Télé, c’est plutôt un mariage de chez nous mais à l’ancienne, c’est-à-dire en l’absence notoire de la mariée. Ou alors un de ces mariages du bon plaisir du patriarche appelé précisément Zaouajou al moutâa (mariage du plaisir).

Si «l’oubli est le drame de notre quartier», comme dirait Najib Mahfoud, alors l’amnésie est notre tragédie. Car, on ne peut forger un avenir pour le cinéma et la télévision au Maroc en élaborant une stratégie de l’effacement, ni en bidouillant une «politique culturelle de la terre brûlée», nourrie et attisée par l’arrogance et l’excommunication. Mais passons, car tout passe, pour conclure avec un écrivain de grand talent, Oscar Wilde, dont le roman, Le portrait de Dorian Gray, a été adapté au cinéma pour ceux qui n’ont plus le temps de lire : «Effacer le passé, on le peut toujours : c’est une affaire de regrets, de désaveu, d’oubli. Mais on n’évite pas l’avenir.»