Entre deux siècles

Nous vivons sinon l’enfance de la démocratie, du moins un début hésitant mais, somme toute, assez encourageant dans le processus du partage du pouvoir. Certains analystes, de par leur formation et par la force des choses, font l’économie de l’histoire politique marocaine et commentent l’événement comme s’il se déroulait sous la Ve République en France.

Naître entre deux siècles. Toute une génération aujourd’hui composée de jeunes d’au moins vingt-cinq ans fait partie de cette catégorie humaine singulière. Venir au monde dans un siècle, le XXe, et accéder à l’âge adulte dans celui qui nous gouverne, peut-il être perçu comme un privilège si l’on considère les changements survenus au cours de cette période de l’entre-deux ? C’est une question qui se pose lorsqu’on aborde le cas de la jeunesse dans un pays comme le nôtre par exemple, même si cela concerne le monde en général. Mais comme il y a du nouveau du coté de chez nous et dans la région, il n’est pas illégitime de se la poser. En effet, depuis quelques mois il n’est de sujets dans les médias de par le monde que sur l’effervescence qui gagne la rue. Printemps arabe dans les pays arabes et mouvements des indignés dans le reste du monde. Le point commun, sinon le vecteur : la jeunesse  et sa demande de changement. La différence : la première  pose un problème d’ordre politique et la seconde a des revendications à caractère économique. Cette composante de la population mondiale partage la même fougue, une pareille détermination et une égale capacité d’indignation qui s’exprime par un  mode de protestation identique. Elle descend dans la rue, communique à travers des moyens d’information modernes et fait montre d’une organisation maîtrisée. Rien de vraiment comparable, dans le fond comme dans l’organisation, avec les mouvements de protestation universitaires échevelée  aux  Etats-Unis et puis en France dans les années soixante. Maintenant, en quoi cette jeunesse est-elle représentative de l’ensemble de la population du même âge ? C’est ici que se pose la question du nombre et de l’élite dans une démocratie. La notion de majorité est d’une relativité telle que la logique du nombre est écartée au profit de la portée improbable de la voix, sans jeu de mots. Un mouvement, aussi modeste soit-il, n’existe que s’il est relié par les médias qui lui confèrent une portée, une existence et donc une légitimité. Dire cela peut sembler politiquement incorrect par les temps euphoriques qui courent. Notamment chez nous où l’on en est encore à faire parler les voix remportées par la partie victorieuse en fonction des inscrits, des votants et des votes nuls, le tout rapporté à la population en général et à celle en âge de voter. La démocratie c’est déjà très compliqué comme ça, et lorsqu’on veut l’interpréter ou l’expliquer à ceux qui ne l’ont jamais connue, elle n’en est que plus obscure. D’ailleurs, toutes les arguties et les références sont puisées dans les pratiques démocratiques occidentales dont les institutions ont quelques siècles au compteur. Faut-il rappeler encore une fois que nous vivons sinon l’enfance de la démocratie, du moins un début hésitant mais, somme toute, assez encourageant dans le processus du partage du pouvoir ? Certains analystes, de par leur formation et par la force des choses, font l’économie de l’histoire politique marocaine et commentent l’événement comme s’il se déroulait sous la Ve République en France. Il est vrai que la structure générale de la Constitution pourrait rappeler le souffle inspiré d’un Maurice Duverger ou d’un George Vedel, éminents constitutionalistes français. Mais de là à commenter par procuration, il y a toute une histoire et un processus à prendre en considération.
C’est donc dans ce contexte que la question de la jeunesse d’entre deux siècles est à poser. C’est peut-être une chance pour cette catégorie de vivre l’an I d’une démocratie en devenir. Peut-on aller jusqu’à dire qu’elle est appelée à passer directement d’un monde ancien  à un monde nouveau ? Sans doute pas, car il est toujours sage de savoir d’où l’on vient, de lire et de comprendre son passé. Cela fait partie de la culture et la jeunesse ne doit pas être un alibi à l’ignorance. Il reste que la victoire, certes toute relative, d’une formation politique d’inspiration islamiste est un autre défi à cette nouveauté. Certes, le fait religieux est dans l’air du temps de par ce monde, dit arabe, bigarré et tumultueux dans lequel on nous inclut souvent à tort. Mais il faut s’en accommoder et tracer notre propre voie en méditant cet aphorisme plein de sagesse du poète René Char : «Imite le moins possible les hommes dans leur énigmatique maladie de faire des nœuds». Et d’un grand poète à un grand esprit – dont une des particularités est d’avoir vécu et exercé une carrière à la fois politique et littéraire entre deux siècles et pas n’importe lesquels, les XVIIIe et le XIXe-, cette citation de Chateaubriand extraite d’un article publié en 1838 dans la Revue des Mondes : «Je me suis rencontré entre les deux siècles comme au confluent de deux fleuves ; j’ai plongé dans leurs eaux troublées, m’éloignant à regret du vieux rivage où j’étais né et nageant avec espérance vers la  rive inconnue où vont aborder les générations nouvelles».