Entre Charybde et Scylla

Idée simple mais juste : pour qu’il y ait croissance, il faut améliorer
la gouvernance de la chose publique. Cette idée est confirmée dans
le cas du Maroc par le quart de siècle écoulé. Toutes les
contraintes majeures identifiées peuvent être résolues par
la réforme du mode
de conception, de gestion, de mise en Å“uvre et d’évaluation
de la prise de décision.

En économie, les idées simples sont souvent des idées fausses. Le malheur, c’est que des idées simples y sont aussi, parfois, des idées justes. Les débats sur la croissance donnent de ce constat de multiples illustrations. La publication du dernier rapport de la Banque Mondiale sur l’économie marocaine est, à  cet égard, l’occasion de tests instructifs. Le quart de siècle passé démontre ainsi qu’il n’y a malheureusement aucun lien automatique entre la libéralisation et le niveau de croissance. Il confirme en revanche que la gouvernance est bel et bien une condition de la croissance.

Première idée simple donc, mais fausse et pourtant largement partagée aujourd’hui dans le monde et au Maroc, à  gauche comme à  droite : il suffit de libéraliser pour sortir d’un sentier de croissance lent. De nombreuses accélérations de croissance ne sont pas pérennes. O๠réside donc «l’énigme» de la lenteur de la croissance au Maroc, en dépit d’un train de réformes époustouflant et d’une ouverture tous azimuts ? Le Maroc est-il un cas exceptionnel dans le paysage mondial ? Non ! S’appuyant sur un benchmarking international, le rapport établit que seulement 14,5% des libéralisations dans le monde sont suivies par des accélérations de croissance. Seulement 18,2% des accélérations de croissance sont précédées par des libéralisations économiques majeures.

Mais le cas du Maroc est spécifique. La lenteur de sa croissance est la résultante de la combinaison de deux ensembles de contraintes majeures. D’un côté, des faiblesses persistantes dans les politiques économiques : la rigidité du marché du travail, la pression de la fiscalité, l’inadéquation du régime de change, les biais anti-exportation. D’un autre côté, des défaillances dans le fonctionnement du marché s’exprimant dans les déficits dans l’information, la formation et la coordination des décisions publiques. Autrement dit, le train de réforme n’est pas encore achevé. A ce niveau du diagnostic, rien de nouveau. Nous ne sommes pas sortis de la vision réductrice qui gouverne le développement depuis l’enthousiasme du «consensus de Washington».

Deuxième idée simple mais juste : pour qu’il y ait croissance, il faut améliorer la gouvernance de la chose publique. Cette seconde idée est, elle, confirmée dans le cas du Maroc par le quart de siècle écoulé. Toutes les contraintes majeures identifiées peuvent être résolues par la réforme du mode de conception, de gestion, de mise en Å“uvre et d’évaluation de la prise de décision. Toutes les politiques publiques qui veulent modifier les mécanismes de mobilisation ou d’affectation des ressources économiques sont sous une contrainte au-dessus des autres contraintes : la récupération, le détournement des réformes par les centres d’intérêt les plus influents. Il s’agit du syndrome bien connu de la «recherche de rentes», aggravé par les phénomènes pervers de la corruption ou du «copinage».

Le remède naturel à  ces pathologies ? Un cadre institutionnel suffisamment efficient pour promouvoir le changement structurel. La préconisation est simple mais incontournable : les pouvoirs publics doivent trouver «un juste équilibre entre le Charybde de l’ignorance bureaucratique et le Scylla de la récupération par les intérêts privés». En clair, une combinaison judicieuse de la rigueur et de l’incitation.

On ne peut que se réjouir que l’approche de la Banque Mondiale sur la croissance, issue des premiers courants de la tradition néoclassique, ait finalement reconnu l’importance des institutions pour comprendre un processus complexe comme la croissance de long terme. Ce faisant, elle rattrape l’avance prise sur ce thème par différents courants institutionnalistes. Douglass North, par exemple, l’un des pionniers de la nouvelle économie institutionnelle, prix Nobel 1993, défend depuis les années 70 l’idée que l’explication principale de la croissance à  long terme ne doit pas être recherchée exclusivement dans l’accumulation du capital, fût-il physique, humain ou technologique, mais bien dans les institutions qui la sous-tendent. Pourquoi ? Parce que les institutions déterminent les coûts de transaction et de production, et donc la rentabilité de toute activité économique. Plus généralement, elles définissent les règles du jeu économique. Au-delà  du problème de la définition des institutions, très variable d’une école de pensée à  l’autre, on peut évoquer l’idée qu’elles sont le fruit d’une lente évolution historique et qu’une fois adoptées, des institutions, même inefficientes, sont susceptibles de persister.
Alors, comment les changer ? Par l’impératif démocratique !