Enjeux et défis du Maroc pour la prochaine décennie (2ème partie)

Depuis l’Indépendance, et particulièrement au cours des douze dernières années, le Maroc a franchi un grand pas vers le développement économique, mais il lui reste à  se doter de courage politique pour faire ce saut qualitatif qui ferait réellement de lui un pays émergent.

              
                    II : la compétitivité économique


Parler de défis en ce moment me paraît approprié pour le Maroc puisqu’on vit, à mon sens, au delà de la réelle alternance démocratique qui vient d’émerger des urnes, la deuxième transition fondamentale d’après-l’indépendance. Après la mise en place des bases de l’Etat et de l’économie de marché, il s’agit pour l’instant de passer à une seconde génération de réformes difficiles et douloureuses destinées à faire fonctionner l’ensemble de façon efficiente et éthique. L’objectif est bien sûr l’émergence avec tout ce que cela suppose comme choix en faveur d’une société de dignité, équilibrée et apaisée à travers, d’une part, l’accès à la liberté par la démocratie et le respect des droits humains, d’autre part, le bénéfice d’une vie décente reposant sur un accès quasi généralisé à l’éducation de base et à la santé ainsi qu’à un logement convenable avec électricité et eau courante. Durant la prochaine décennie, le Maroc doit faire face à deux défis majeurs : la relégitimation du champ politique et la compétitivité, source d’émergence socio-économique.

La compétitivité, fondement de l’émergence socio-économique

Inutile de rappeler que la croissance est génératrice d’enrichissement global et de relèvement du niveau de vie, donc d’opportunités de lutte contre la pauvreté et les inégalités, à condition évidemment de mettre en œuvre des mécanismes judicieux d’ascenseur social et de redistribution tout en préservant les équilibres fondamentaux.
S’agissant d’abord de la dynamique sociale, force est de constater qu’après des décennies d’oubli des classes économiquement faibles, un intérêt particulier à la question du développement humain a pris sérieusement forme avec Mohammed VI et les partis historiques se réclamant désormais de la démocratie. Ceci se retrouve aussi bien au niveau du discours et de la sensibilisation aux questions des disparités sociales et de la pauvreté, que sur le plan de l’action, puisque le Maroc a enregistré durant la dernière décennie des réalisations substantielles en la matière comme le relèvement conséquent du Smig, la quasi-généralisation de l’accès à l’éducation fondamentale et à l’assurance maladie, les programmes de logement économique, l’électrification rurale et l’adduction d’eau potable aux zones défavorisées. Précisons cependant que malgré ces acquis, on est encore loin du compte. Les disparités sociales sont encore énormes et ont même tendance à s’accentuer, la pauvreté est là.
Parallèlement à ces acquis et problèmes sociaux, le bilan économique n’est pas moins contrasté. Relevons d’abord le fait que durant les quatre décennies qui ont suivi l’indépendance, le Maroc a pu jeter les fondements d’une économie de marché en ayant opté dès le départ pour cette dernière, même si l’économie publique est restée sans contexte et pendant longtemps dominante. Ajoutons à cela les efforts entrepris en vue de l’émergence d’une classe entrepreneuriale marocaine même si le pouvoir politique ne voyait pas toujours d’un bon œil l’affirmation d’une puissance économique qui puisse lui faire de l’ombre. Mentionnons enfin l’appui à la mise sur pied de pouvoirs sociaux équilibrés représentés par un patronat et des syndicats de travailleurs assez représentatifs. Précisons que tout ceci a été fait durant les premières décennies de l’après-Indépendance dans le cadre d’options sectorielles assez nettes orientées vers l’industrie de transformation, le développement touristique, la modernisation de l’agriculture et l’approvisionnement en eau par les grands barrages.
A ces acquis relatifs de l’ère Hassan II, vont s’ajouter ceux, beaucoup plus substantiels, des douze dernières années avec l’alternance consensuelle et l’avènement de Mohammed VI. C’est la phase des grands travaux avec le programme autoroutier, les aménagements urbains, le port Tanger Med, le TGV Tanger-Casablanca… C’est également une vision économique plus cohérente avec les plans Emergence pour l’industrie, Azur pour le tourisme et Vert pour l’agriculture. Résultat : un taux de croissance assez conséquent variant de 4,5 à 5,5%, alors qu’il se situait auparavant dans une fourchette allant de 2,5 à 3,5%. C’est aussi la préservation des équilibres macro-économiques à l’exception des deux dernières années où les comptes publics ont dérapé dans le sillage de la crise mondiale et d’un certain laxisme gouvernemental.
Ainsi donc, globalement, le Maroc manifeste un bilan économique assez satisfaisant. Mais il me semble qu’on souffre encore d’une problématique majeure : il s’agit de la modestie relative et de la volatilité de notre taux de croissance. Aussi correct soit-il, il ne nous permet, ni de nous positionner parmi les pays émergents, ni de rattraper les retards en matière sociale. Le grand questionnement se pose donc par rapport à notre compétitivité qui reste encore largement insuffisante par rapport à nos ambitions. Rappelons que depuis de longues années, nous n’arrivons même pas à couvrir la moitié de nos importations par nos exportations et que le déficit de notre balance commerciale n’est couvert que par les recettes provenant du tourisme, des Marocains de l’étranger et des investissements. Or ces recettes elles-mêmes ont tendance à reculer dangereusement, à telle enseigne que nos réserves en devises ne permettent désormais de couvrir que cinq mois d’importations. Ajoutons à tout cela le creusement significatif du déficit des finances publiques.
Partant de cette situation mitigée, pouvant inciter aussi bien à l’optimisme qu’à certaines craintes par rapport à l’avenir, essayons de présenter les grandes lignes du modèle socio-économique qui me semble être adéquat, avant de présenter les composantes de la compétitivité et des réformes qui doivent l’accompagner.
Les expériences gagnantes des pays émergents comme la Chine, l’Inde ou encore le Brésil et l’Afrique du Sud, semblent reposer, sans états d’âme, sur un choix clair d’insertion dans la mondialisation. Ces pays optent alors pour des modèles originaux dont les grandes lignes sont les suivantes : d’une part, on essaie de faire en sorte que les dimensions économique et sociale ne s’opposent pas comme c’est le cas dans certains pays où la lutte des classes est encore vivace, mais se conjuguent et se complètent en faveur de l’émergence. On part alors du principe que, sans production, on n’a rien à répartir, et que sans exportations pour des pays émergents à faible marché intérieur, on ne peut garantir une demande suffisante pour les productions nationales. Mais en même temps, on prend conscience que sans paix sociale, on ne peut ni construire, ni assurer la productivité nécessaire. Dès lors, on comprend que le marché intérieur doit rapidement rejoindre et compléter la sphère de la demande générée par la demande extérieure, et si on agit substantiellement en faveur des rééquilibres sociaux, on lutte en même temps contre toutes les dérives que l’assistanat non régulé peut générer et qui débouchent sur des rentes sociales indues et des inefficiences généralisées. En effet, la solidarité doit se manifester d’abord à l’égard de ceux qui ne peuvent pas travailler comme les enfants, les personnes âgées et les handicapés ou ceux qui veulent travailler et ne trouvent réellement pas de travail ou enfin ceux qui entreprennent et connaissent des échecs temporaires.
L’expérience a démontré que les sociétés qui réussissent le plus sont celles dont les leaderships optent pour des approches consensuelles où patronat et représentants d’ouvriers se mettent d’accord aussi bien sur les objectifs de croissance et d’emploi que sur ceux de la redistribution. Parallèlement à cette vision sociale des choses, on comprend également que si la dimension économique est déterminante pour l’émergence, il est extrêmement important de veiller à l’éthique des affaires et à la lutte contre toutes les formes de rentes économiques indues qui ne peuvent que générer des inefficiences destructrices de productivité et d’attrait des investissements. Partant de cet équilibre global, ces pays à modèle gagnant semblent s’engager dans un processus volontariste de conquêtes économiques reposant, entre autres, sur la compétitivité au niveau des industries traditionnelles génératrices d’emploi, mais également à travers une politique judicieuse de recherche scientifique.
Tout ceci est donc intimement lié à la compétitivité dont il faut mettre sur pied un plan de promotion courageux. C’est cette logique que semblent suivre les nouveaux pays émergents qui profitent des opportunités offertes par la mondialisation au lieu de se confiner dans des combats d’arrière-garde. A titre d’exemple, si nous partons du cas coréen qui représente une expérience de succès plus ancienne, nous pouvons tirer les conclusions suivantes : comme la Corée du Sud ne dispose pas -comme le Maroc-de ressources naturelles importantes, elle part du principe que la prospérité se crée et ne s’hérite pas. Elle a donc opté pour la valorisation des ressources humaines et après une période transitoire de priorité aux industries intensives de main-d’œuvre, elle est passée progressivement aux industries de savoir-faire parallèlement aux résultats du système éducatif. La Corée a aussi fonctionné par paliers. Elle identifie les contraintes des industries concernées pour les transformer en avantages comparatifs puis en résolvant les problèmes découlant des mesures prises.

Coût des facteurs et environnement des affaires : des réformes à réaliser 

Partant de ces considérations, il s’agit donc de mettre en évidence les composantes de la compétitivité avant les plans d’action par paliers destinés à lutter contre les goulots d’étranglement. Comme nous le savons, la compétitivité dépend aussi bien des coûts des facteurs que de l’environnement des affaires.
Or, des deux côtés, des réformes importantes sont à réaliser. Concernant d’abord les facteurs de production, il s’agit fondamentalement des éléments suivants : les ressources humaines  avec le problème de la formation et du système éducatif d’une façon générale ; l’accès au financement qui nécessite une réforme du système financier malgré les acquis ; le foncier et la lutte contre la spéculation ; la promotion de l’entreprenariat ; l’accès à la technologie et le challenge de la  recherche scientifique ; enfin l’énergie et la question des solutions innovantes.
Par rapport à l’environnement des affaires, il s’agit souvent de réformes douloureuses et difficiles : la justice ; le système éducatif ; la gouvernance ; les rapports sociaux et le rôle des syndicats ; la fiscalité ; les filets sociaux et la question de la compensation ; la lutte contre la corruption et bien sûr la régulation du marché et de la concurrence ainsi que la lutte contre les rentes et toutes les formes de corporatisme.
Précisons que c’est par rapport à ces réformes que nous retrouvons l’essentiel du processus d’harmonisation avec les choix communautaires dans le cadre du statut avancé conclu avec l’Union européenne. Ainsi donc, on peut dire que durant la prochaine décennie, on devrait réfléchir sur chacune de ces composantes de la compétitivité et entreprendre les changements qui s’imposent. Ceci nécessite certains consensus sociaux, mais également et peut-être à défaut, du courage politique et un leadership mobilisateur. Les réformes en question sont de deux types. D’abord celles qu’on pourrait qualifier de managériales sur lesquelles travaillent déjà avec nous en permanence, aussi bien les institutions économiques internationales que les autorités européennes.
Mais au delà de ces réformes importantes qui semblent assez bien engagées jusqu’à présent, on trouve celles, plus déterminantes pour la croissance, qui se heurtent encore à des résistances idéologiques et d’intérêts. Qu’il s’agisse d’éducation et de promotion des arts et de la culture, de justice, de concurrence, de lutte contre les rentes, de rapports de travail ou de fiscalité, on a l’impression qu’il existe une sorte de cercle à l’intérieur duquel il est difficile d’entrer, mais au delà duquel les réformes périphériques sont possibles. Le Maroc a certes franchi sur ce dernier plan des étapes décisives, mais la problématique fondamentale réside dans le fait que l’émergence réelle est tributaire des réformes difficiles situées dans ce cercle.  

En conclusion

On ne peut pas dire que les gouvernements qui se sont succédé depuis l’Indépendance et surtout durant la dernière décennie n’ont pas abordé les grandes problématiques du pays et les réformes qui s’imposent. Le problème c’est que certaines réformes de deuxième génération se heurtent à des difficultés et résistances majeures au Maroc. Nous avons déjà mis en évidence les réformes politiques importantes que le Maroc a entreprises, mais comme souligné précédemment, certaines craintes sérieuses subsistent. Nous avons également parlé des succès enregistrés sur le plan de la croissance, mais relevé en même temps le fait que les taux enregistrés ne permettent pas un réel bond en avant et le rattrapage des retards sociaux. Nous avons enfin insisté sur les acquis sociaux, mais force est de constater que des niveaux substantiels de pauvreté et de disparités subsistent.
Le problème du Maroc, c’est qu’on est peut être resté confiné dans des demi-mesures. Comme je l’ai souligné précédemment, on semble se trouver devant une sorte de cercle renfermant les réformes douloureuses qu’on craint d’affronter et au delà duquel les actions sont possibles. Le constat c’est que ce sont ces réformes de fonds qui conditionnent la réelle émergence. C’est ainsi par exemple qu’on franchit d’importants pas vers la démocratie, mais on hésite à dépasser certains choix institutionnels conservateurs. De même, on n’accompagne pas suffisamment les initiatives privées gagnantes, mais, en même temps, on ferme les yeux sur la persistance de rentes indues à travers des pratiques commerciales déloyales  et anti-concurrentielles. Par ailleurs, on maintient un système de compensation qui ne bénéficie pas qu’aux plus démunis et on hésite à prendre les mesures qui s’imposent pour généraliser la sécurité sociale ; enfin, on se plie souvent à des revendications sociales qui ne sont pas toujours légitimes, et en même temps, on ne met pas encore en place un système d’assurance chômage raisonnable de peur de ne pas être en mesure d’en réguler les débordements.             
Il est donc grand temps de manifester un certain courage politique dans le cadre d’un Etat démocratique et fort, conscient que les réformes ont toutes un coût politique et qu’il s’agit, d’une part, de combiner stratégies consensuelles et leadership décideur dans la gestion des contradictions, d’autre part, de dépasser les stratégies frileuses actuelles qui semblent dégager des lignes rouges et de se contenter des réformes à la périphérie. Partant de là, il importe d’opter pour un parler vrai aux citoyens et leur dire que, malgré certaines revendications et aspirations légitimes, il s’avère parfois indispensable de mener des politiques qui construisent l’avenir et nécessitent des sacrifices, mais à condition de leur montrer le bout du tunnel en leur donnant l’exemple.

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