En quête d’espace urbain

Les experts disent qu’il existe deux modèles en matière de gestion urbaine : celui de la ville-marché et celui de la ville-cité. Mais tout l’art d’une politique de la ville consiste à  réussir un savant mélange des deux.

Certains titres de dépêches de l’agence MAP sont aussi nobles que la vertu. Celui qui a attiré notre attention aujourd’hui a valeur d’un projet de société. Citant le responsable de l’ERAC Centre-Nord, la dépêche en question affirme : «Le champ de courses de Fès, un site structurant et écologique». Pour ceux qui ne connaissent pas Fès, il s’agit de l’ancien hippodrome de la ville, qui a vu galoper des générations de chevaux montés par des cavaliers rupins, de coureurs aux pieds nus de cross-country venus des faubourgs et des plaines voisines. Lieu de détente et de pique-nique de ceux qui ne vont jamais en vacances, cet hippodrome remplissait quasiment une mission de service public. De plus, le spectacle des chevaux gambadant sur un champ de courses n’était peut-être pas «structurant», mais il était vachement écologique.

Mais voilà que l’hippodrome ferme ses portes et que le quartier résidentiel environnant est déclaré «zone immeuble», comme disent les spéculateurs immobiliers qui ne vont pas tarder à faire flamber les prix. Seuls demeurent les 32 hectares de l’hippodrome, devenu terrain communal et laissé en friche des années durant. Aujourd’hui, on parle d’un projet «structurant et écologique» dont on a pu voir une belle maquette, laquelle, comme toutes les maquettes, fait fantasmer. Imaginez : vous voyez Central Park à New York ? (Enfin, vous l’avez, comme moi, au moins vu dans des films américains). C’est mieux. Même qu’on a prévu une tour de quinze étages pour des plateaux de bureaux. L’ancien hippodrome donne sur le vieux massif «Jbel T’ghat», lequel, avec l’autre massif, Zalagh, forment une mini-chaîne montagneuse qui confère à la ville de Fès un cachet particulier. La nouvelle tour va rivaliser en hauteur avec le vieux massif dans une lutte hautement écologique. Mais bon, un projet «structurant» a besoin de structures et d’infrastructures. Sans oublier la superstructure comme diraient les intellos marxistes, et là, on a prévu un théâtre de 2 000 places, un palais des congrès et – pourquoi se gêner ? après tout c’est son terrain – un nouveau siège pour la Commune urbaine de Fès. Mais attention, il y a aussi beaucoup d’espaces verts, des «îlots d’habitat de haut standing» et des équipements publics.
Présenté ainsi, la population de Fès ne peut qu’espérer que ce projet sera conforme à la maquette. On a vu tant de bidouillages sur ordinateur en trois D réduits à une seule dimension une fois en vrai. Cependant, on se demande encore une fois ce qui fait fantasmer les promoteurs de ce projet sur une tour de 15 étages dans un espace présenté comme «structurant et écologique». Mais peut-être avons-nous mal compris le sens de l’adverbe «structurant» : là où on croit entendre du lien social, il faut comprendre structures métalliques. Est-ce pour cela que Platon disait, à son époque déjà : «La perversion de la cité commence par la fraude des mots» ?

Autre projet qui traîne depuis des lustres, celui de la réhabilitation et de l’aménagement du premier et véritable poumon de la ville, datant du XVIIIe siècle : J’nan Sbil. Tous les natifs de la cité connaissent ce parc prestigieux, haut lieu de loisirs et de détente dont le plan d’eau, la forêt de bambous, les oranges amères flottant au fil des ruisseaux qui serpentent entre les bosquets sur fond de gémissements des norias humides, ont forgé une «nostalgie qui n’est plus ce qu’elle était». Toutes ces évocations bucoliques pour dire que si, là aussi, on a l’intention de faire dans «l’écologique et le structurant», mieux vaut s’abstenir et laisser chanter les grenouilles qui barbotent dans la boue la complainte de Abdelwahab Doukkali : «Yalghadi f’tounoubile / Hal âar dili lakhbar/ ôunouani f’jnane S’bil/bine laghsane tsib eddar» (Ô toi qui va en automobile/ De grâce porte mon message/ mon adresse c’est J’nane S’bil / Et ma demeure entre les branchages). Ça rime aussi en français parce qu’on a bossé. Même un texte con a besoin de contexte, comme dirait Prévert.

Fès va donc devenir un vaste chantier car, dit-on, elle en a marre de se faire damer le pion par Marrakech. En effet, on sent comme de la jalousie dans cette frénésie soudaine qui s’est emparée des édiles. Même les prix des riads et autres maisons d’hôtes commencent à enregistrer comme un frémissement annonciateur. Qui dit riad dit jet-set et, là aussi, on fait ce qu’on peut, mais pour l’heure on ne cite que l’ex-champion de tennis français Patrice Leconte. Pas de quoi faire la une de Paris-Match. Non, sérieusement, on espère que les édiles et les responsables ont une autre vision d’avenir pour une ville comme Fès. Les experts disent qu’il existe deux modèles en matière de gestion urbaine : celui de la ville-marché et celui de la ville-cité. Mais tout l’art d’une politique de la ville consiste à initier et réussir un savant mélange des deux. Et, pour finir sur une note verte et dans un parc, laissons le mot de la fin à un sociologue américain qui répond au doux nom justement de…Park, Robert de son prénom : «La ville n’est pas une simple agglomération d’hommes et d’équipements, c’est un état d’esprit».