En prendre de la graine

Quatre ans après l’assassinat par Mohamed Bouyeri, maroco-néerlandais de 26 ans, du réalisateur d’extrême-droite théo van gogh, l’élection de ahmed abou talib à  la mairie de rotterdam témoigne de la maturité politique de ce petit pays, prouvant que l’intelligence d’une nation ne se mesure pas à  l’étendue de son territoire

Depuis le 5 janvier, Rotterdam, le premier port du monde, a un maire d’origine marocaine. Agé de 47 ans, Ahmed Abou Talib est le premier allochtone à prendre les rênes d’une grande ville néerlandaise. Quatre ans après l’assassinat par Mohamed Bouyeri, un Maroco-Néerlandais de 26 ans, du réalisateur d’extrême-droite Théo Van Gogh, l’événement est de taille. Il témoigne de la maturité politique de ce pays, aussi grande que lui est petit, prouvant combien l’intelligence d’une nation ne se mesure pas à l’étendue de son territoire. A l’époque, le meurtre du cinéaste avait profondément choqué la société néerlandaise en dépit de la personnalité très controversée de la victime connue pour ses provocations antisémites et islamophobes. Dans un pays où la liberté d’expression constitue un des fondements de la société, tuer quelqu’un pour ses idées, aussi détestables puissent-elles être, relève du plus grand des sacrilèges. Forte d’un million de personnes, la communauté musulmane aux Pays-Bas avait subi de plein fouet l’impact négatif du 11-Septembre. Dans ce climat tendu, l’assassinat de Van Gogh avait détérioré à l’extrême les relations entre musulmans et non-musulmans, provoquant une poussée de xénophobie sans précédent dans le pays. Placée sur le banc des accusés, la communauté marocaine s’est retrouvée directement en ligne de mire, au point de commencer, sous la virulence des attaques, à ne plus se sentir en sécurité. Le choc de l’assassinat de Van Gogh fut en effet tellement grand que des partis, généralement interdits de manifestions en raison de leur violence raciste, furent autorisés exceptionnellement à battre le pavé pendant que les politiciens de droite montaient au créneau pour réclamer l’adoption d’une politique des minorités à l’égard des étrangers allant à l’encontre de tout principe d’intégration. Plus grave encore, des sondages révélèrent que 80% des Néerlandais, traditionnellement sourcilleux à l’extrême sur le sujet, étaient pour un durcissement de l’Etat, quitte à ce que les libertés publiques en pâtissent. C’est dire combien l’événement traumatisa une société pourtant ouverte et compréhensive.
Dès le départ, faut-il le rappeler, l’insertion des Marocains aux Pays-Bas s’avéra problématique. Entre des Rifains débarqués sans transition de villages enclavés où on ne badine pas avec une tradition ombrageuse et cette société où chacun est libre de se comporter comme il l’entend dès lors qu’il n’empiète pas sur la liberté de l’autre, le choc culturel ne pouvait qu’être total. Le regroupement familial tardif, avec l’arrivée d’enfants déjà grands, compliqua encore la situation. Scolariser des enfants de 8-10 ans ne parlant pas un mot de néerlandais n’était pas chose aisée, d’où la déperdition scolaire importante qui en résulta. A l’adolescence, celle-ci favorisa le développement de la délinquance juvénile au sein d’une seconde génération écartelée entre des modes culturels contradictoires, poussant un peu plus à la stigmatisation de la communauté dans son ensemble. Avec le 11-Septembre et ses répercussions, le discours islamiste extrémiste a résonné juste à l’oreille des plus «paumés» de ces jeunes Maroco-Néerlandais, les maintenant un peu plus à la marge.
C’est dans ce contexte particulier que doit être placée l’élection de Ahmed Abou Talib à la tête de Rotterdam. Deux enseignements peuvent en être tirés. Tout d’abord celui relatif au poids de la capacité individuelle de chacun à surmonter des difficultés objectives. Ahmed Abou Talib est en effet le prototype de ces enfants de migrants marocains arrivés âgés aux Pays-Bas. Le futur maire avait en effet 16 ans à sa venue. On imagine aisément les difficultés qui durent être les siennes pour continuer ses études dans une langue étrangère dont il n’avait au départ aucune maîtrise. Là où d’autres ont lâché prise, lui a brillamment réussi. D’autre part, Ahmed Abou Talib est le fils d’un imam. Autre préjugé qui s’effondre. On se serait attendu en effet à ce que, au regard de la profession de son père, l’enfant peine à s’intégrer dans la société d’accueil. Rien de tout cela. Trente ans après son arrivée, le voilà premier allochtone à diriger une (grande) ville néerlandaise. Cela nous montre que rien n’est pas joué d’avance et que tout est fonction pour une grande part de l’intelligence avec laquelle chacun se bat pour se faire sa place au soleil. D’où la nécessité d’en finir avec un certain discours de victimisation qui rend toujours les autres responsables des échecs dans lesquels on s’enferre.
L’autre enseignement de cette élection, c’est la formidable leçon de démocratie offerte ainsi par la société néerlandaise. Il ne s’agit pas tant du fait d’avoir porté un allochtone à la tête de la mairie de Rotterdam, ce qui, au regard du cosmopolitisme social, s’inscrit dans la logique des choses et mérite le respect. Il s’agit surtout du fait que l’on y ait porté un Marocain en dépit des événements de 2004. C’est à ce niveau qu’on peut dire bravo et chapeau bas à ce petit pays. La compétence d’abord et avant tout. Puissent les Néerlandais d’origine marocaine en prendre de la graine et nous ramener quelques précieuses boutures de cette plante fragile qu’est l’esprit démocratique lors de leurs vacances au «pays» ???