En levant le voile

Sur le plan religieux, du moins chez les monothéistes, le voile de la femme, dit islamique, n’est nullement une invention islamique, mais chrétienne et encore moins une prescription divine. on retrouve plus d’injonctions claires et affirmées dans la première epître de saint paul aux corinthiens, qui est tout de même le fondateur de l’eglise, que dans le coran et le hadith

Comment faire de l’invisible une image ? Tout un art du voilement et du dévoilement. Toute une arme de pouvoir aussi. Une image de ce qu’on ne veut pas montrer, mais que l’on montre quand même afin de servir une cause politique, religieuse ou idéologique et asservir un être voilé mais exhibé comme un symbole, un signe ou les deux à la fois. C’est en partant, entre autres, de cette interrogation que Bruno Nassim Aboudrar, professeur  d’Esthétique à la Sorbonne à Paris et écrivain (auteur notamment d’un excellent roman, Ici bas, paru chez Gallimard en 2009), nous donne à lire un livre d’une belle et intelligente érudition dont le titre dit précisément toute l’histoire d’un malentendu à propos du voile, Comment le voile est devenu musulman (Editions Flammarion, 2014).

Dès l’introduction de cet ouvrage qui va remonter, en flash-back, aux origines de ce bout de tissu faisant débat aujourd’hui mais aussi par le passé, l’auteur, comme dans un film  au scénario hautement maîtrisé, part   d’une photo publiée par le journal Le Monde et représentant un homme soupçonné de terrorisme puis libéré par la suite. L’homme pose un bras sur l’épaule d’une femme emmitouflée dans une abaya noire assise près de lui, une main gantée posée «affectueusement»sur la cuisse de ce barbu. Lui, en contraste, est tout de blanc vêtu et regarde fixement  l’objectif du photographe. Il nous regarde. Mais il nous nargue aussi et il transmet un message, comme dans une publicité. Cette photo qui se veut de l’ordre de l’intime, exprimant une grande tendresse entre ce couple en noir et blanc a, pour Bruno Nassim Aboudrar, tout d’une fiction. Il en démonte et démontre la facticité mais aussi le sens que l’homme veut donner à cette posture. Si Bruno Nassim Aboudrar introduit son ouvrage par cette photo, c’est pour mieux illustrer puis relier un débat d’actualité sur le voile et la situation de la femme en général avec l’histoire de cet objet de délit mais aussi de délire. S’appuyant sur des documents et des références historiques, l’auteur donne la preuve que le voile de la femme, dit islamique, a existé de tout temps et sous des formes et pour des usages différents. Sur le plan religieux, du moins chez les monothéistes, ce n’est nullement une invention islamique, mais chrétienne et encore moins une prescription divine.

On retrouve plus d’injonctions claires et affirmées dans la première Epître de Saint Paul aux Corinthiens, qui est tout de même le fondateur de l’Eglise, que dans le Coran et le Hadith. Ce sont les traditions anciennes ou les interprétations enflammées, souvent très récentes, qui font grands cas de ce qui ne relevait, en large partie, que de la pudeur, de la civilité ou la différence sociale. L’auteur qui a fouillé et décortiqué intelligemment nombre de documents, qui vont d’ouvrages sur le fiqh musulman, de la théologie chrétienne aux essais des féministes musulmanes du monde arabe, consacre d’excellents chapitres à la vision coloniale portée sur le voile au Moyen-Orient et au Maghreb. Il examine aussi les tentatives de «dévoilement» dans cette partie du monde à l’aube des indépendances, leurs leaders et les combats menés pour la libération de la femme. Celui de Kacem Amine et autres lors de la Nahda (Renaissance arabe) en Egypte ; le volontarisme de Bourguiba en Tunisie et celui de MohammedV au Maroc.

Mais le livre de Bruno Nassim Aboudrar, au-delà de son imparable argumentaire historique, solide et documenté parce que basé sur de longues recherches et des textes de qualité, demeure aussi l’œuvre d’un spécialiste de l’art et de l’esthétique (il est déjà auteur d’un essai intitulé La recherche du beau et, nous l’avons rappelé, enseigne l’Esthétique à l’université). C’est tout cela qui donne à cet ouvrage un ton particulier qui mêle la beauté de l’art et l’art de l’argument et atténue la rigueur de l’érudition pour laisser le plaisir de lire, seul, exprimer la justesse du propos. C’est rare et salutaire lorsqu’on s’attelle à un sujet rude, «fâcheux», et source de tous les malentendus et de tous les débats. Jamais, en effet, un objet censé cacher à la vue et donc rendre invisible n’a eu autant de visibilité. Chez ses détracteurs comme chez ceux qui le défendent, le voile, à la faveur des médias et ses nouvelles technologies, est livré paradoxalement au regard comme un instrument de la «visibilité des invisibles» C’est justement ce paradoxe  que Bruno Nassim Aboudrar a relevé dans un entretien lors de la sortie de son livre : «Le paradoxe, c’est qu’il est devenu entre-temps un outil de visibilité : rien ne fait plus image dans nos sociétés occidentales aujourd’hui que ces femmes voilées».