En congé de convictions

Les femmes saoudiennes ont appris avec soulagement qu’elles peuvent désormais acheter de la lingerie fine dans des magasins sans passer par des vendeurs hommes. beaucoup de gens ignoraient jusqu’ici que les femmes étaient obligées de donner leurs menstruations et de négocier les coloris et les tailles et les modèles de leurs petites culottes et soutiens-gorge auprès de vendeurs hirsutes. De plus, les cabines d’essayage sont interdites et le demeureront.

Précurseur du dessin écolo dans les années 70, compagnon et complice de Reiser et Gébé à Hara-Kiri, Pierre Fournier avait opté pour un pseudonyme qui est tout un programme : Jean Neyrien Nafoutre de Séquonlat. Le pseudo que voilà dit tout sur ce que l’on ressent lorsque les liens qui vous rattachent à des gens, des choses et des valeurs se mettent à se relâcher. Seuls les humoristes ont une manière bien à eux de signifier et de dire l’éloignement, la déception, l’indignation ou le ras- le-bol. Par temps incertains, les philosophes s’isolent, les penseurs n’en pensent pas moins, mais de loin. Les poètes s’enferment dans leur douce mélancolie. D’autres intellectuels optent pour une position de circonspection et de circonstance qui leur tient de posture politique. Il reste ceux qui mêlent colère et mélancolie dans ce que j’appelle la «mélancolère». C’est un sentiment étrange et hybride que les humoristes de talent expriment comme une expectoration qui rejette ce qui pèse sur le cœur et la poitrine. Une boule d’angoisse se dégonfle et un petit air de liberté s’introduit ; un souffle de joie se faufile et un rire irrésistible s’échappe d’entre les mailles enchevêtrées de la sinistrose. Un sourire contre un rictus. Le rire comme acte de résistance, voilà ce qui manque aujourd’hui parce que les opinions se multiplient, les convictions se monnayent pendant que les valeurs se démonétisent alors que la génuflexion est de rigueur. Pour certains, il est venu le temps de se mettre en congé de convictions. Car le cercle  s’est refermé sur lui-même. La gauche a glissé vers la droite et celle-ci vers la gauche. Le centre a disparu et la boucle est bouclée. Tous ceux et celles qui sont restés à la marge sont invités à se mettre en congé d’opinions. Les autres, ceux qui ont cru voter utile et se sentent floués peuvent demander à être remboursés, comme dirait Jamel Debbouz lorsqu’il parle de son vote pour le PS. Ou alors, il faut écrire, rire et se moquer en signant comme Fournier : Jean Neyrien Afoutre de Séquonlat. Vivement des supports où l’on peut renvoyer tout le monde dos à dos par un grand éclat de rire franc et massif comme un vote unanime. Et pendant ce temps-là, Rachid Niny, un journaliste de talent qui avait choisi de rire de tout, est embastillé depuis des mois au grand soulagement de ceux qui ont pâti de ses saillies.

Ils sont ma foi assez nombreux et certains, avec le recul, ont plus que mérité de son humour cinglant. On ne peut que demander haut et fort qu’il est grand temps de libérer Rachid Niny. Mais le plus drôle, si tant est que le contexte le permette, est que l’avocat   qui le défendait est aujourd’hui aux affaires à la tête du ministère de la justice. Encore un  cas d’école illustrant le bon vieux conflit entre le principe d’engagement et celui de la réalité.  C’est marrant comme la roue de la vie tourne. Mais le meilleur moyen de la regarder tourner c’est de ne jamais monter dessus. On a une meilleure vue sur des hommes dans leur vaine course vers les honneurs, l’autre nom de la vanité.
Restons dans l’humour involontaire dans l’air du temps politique du monde arabo-islamique. Le vent du changement qui a soufflé dans le bon sens si l’on ose dire. En effet, les femmes saoudiennes ont appris avec soulagement qu’elles peuvent désormais acheter de la lingerie fine dans des magasins sans passer par des vendeurs hommes. Eh oui, beaucoup de gens ignoraient jusqu’ici que les femmes étaient obligées de donner leur menstruations et de négocier les coloris et les tailles et les modèles de leurs petites culottes et soutiens-gorge auprès de vendeurs hirsutes. De plus, les cabines d’essayage sont interdites et le demeureront et pour cause. Du coup, les clientes sont obligées de faire de l’aller-retour entre leur domicile et les magasins si elles ne sont pas satisfaites de leurs achats. Elles vont  désormais être contentes de s’adresser enfin à des femmes pour acheter leurs sous-vêtements. Cependant,  les vendeurs mâles vont continuer à vendre et surtout à se charger de la caisse. Pourquoi la caisse ? Mystère et boule de gomme arabique. De toutes les manières, ici comme ailleurs, il y aura toujours quelqu’un pour interpréter tel précepte et mettre à jour tel verset ou hadith pour faire plier les hommes et les femmes à une quelconque autorité. Ainsi va la politique lorsqu’elle sert à entretenir les apparences de l’observance religieuse. Rappelons enfin que le ministre saoudien du travail, le bien nommé Adil Faqih, a un argument économique massue face aux théologiens  de tout poil : la décision royale d’autoriser des femmes dans les magasins de lingerie va permettre de créer jusqu’à 40 000 emplois pour les Saoudiennes. Saloperie de crise !, pesteront les barbus dépités en marmonnant, la mort dans l’âme : « Ya Akhi, Inna Liddarorati Ahkame !» (Eh mon frère,  nécessité fait loi !).