Eloge du gardien de but

Trois arrêts, trois ballons pesant chacun 420 g pour un diamètre de 22 cm, renvoyés par un homme dont l’immense responsabilité se résumait à  défendre un but de 7,32 m de large sur 2,44 de haut. L’homme qui réalise un tel exploit, dans un moment comme celui-là , est élu directement aux plus hautes responsabilités par son peuple au suffrage universel même dans un pays qui n’a jamais connu de votation.

Le Mondial est fini après un mois tout rond. Les humains vont reprendre une activité normale en attendant la rentrée. Les vainqueurs comme les vaincus vont prendre du repos. Il restera quelques souvenirs, des bribes de discussions sur les exploits de tel ou tel joueur, des rémanences d’images passées en boucle. Le foot est désormais lié à la lucarne du téléviseur, de l’ordinateur et, de plus en plus, au petit écran du téléphone mobile. Mais il est une autre lucarne dont le héros a pendant longtemps été ignoré : le gardien de but. Voilà pourquoi en cette fin de Mondial, il est juste de rendre un hommage à cet homme des bois. Aujourd’hui, même les Brésiliens ont un bon gardien, et qui plus est noir de peau, Dida, hissé au rang de star. Cela n’a pas toujours été le cas, car un joueur brésilien, notamment de couleur, n’avait rien à faire entre trois bouts de bois. Il devait dribler, faire des talonnades et marquer des buts. C’était ainsi et partout dans le monde : sur les terrains vagues, les ruelles étroites des médinas, les bouts de trottoir en bas des immeubles à loyer modéré et d’autres lieux de l’indigence où se formaient, sur le tas… de détritus, les meilleurs joueurs qu’on applaudit ensuite dans les tribunes d’honneur… Faut-il préciser que dans la pratique du foot de quartier, garder les bois est une image ? En effet, en guise de bois, on posait plutôt deux gros cailloux pour marquer la largeur, laissant la hauteur à l’appréciation générale ; ce qui n’allait pas sans conflits. Pour le poste méprisé de gardien, on affectait le tout-venant : le petit gros, l’estropié, l’idiot du coin et, plus généralement, la tête de Turc du quartier comme le fils unique de la femme seule, veuve ou divorcée et que l’on affuble du sobriquet «Ould Emmo» (fils à maman), «Ould Aïcha»… Le foot est aussi un théâtre de la cruauté de la vie, une fiction ludique qui reflète la dure réalité du quotidien.

Aujourd’hui plus que jamais, et notamment depuis que l’on a introduit la règle des tirs au but après l’injuste pile ou face, la responsabilité du gardien a pris des proportions qui dépassent parfois celles d’un chef d’Etat. Imaginez l’état d’esprit du gardien de l’équipe allemande, Lehmann, au moment fatidique, lors des tirs au but, face aux tireurs portugais. Surnommé, comme son remplaçant Oliver Kahn, «le Mur de Berlin», il était en charge de renvoyer des ballons afin de permettre à toute une nation, première puissance européenne et pays organisateur, de continuer son parcours. Lorsqu’on montrait des images du visage de la Chancelière allemande dans la tribune d’honneur, on ne pouvait que s’interroger sur les notions de pouvoir et de responsabilité. On peut penser aussi, à cause du titre, au film noir de Wim Wenders, adapté par l’auteur, Peter Handke, à partir de son roman, «L’angoisse du gardien de but au moment du pénalty». Plus qu’une angoisse, ce sentiment relève d’une science qui dépasse l’analyse psychologique et qui, certainement, n’appartient qu’au gardien. Mais il y a en a deux, et c’est l’autre qui endossera le triomphe dans une autre rencontre, pour un petit pays qui deviendra grand grâce à Ricardo, le rempart portugais. Trois arrêts, trois ballons pesant chacun 420 g pour un diamètre de 22 cm, renvoyés par un homme dont l’immense responsabilité se résumait à défendre un but de 7,32 m de large sur 2,44 de haut.
L’homme qui réalise un tel exploit, dans un moment comme celui-là, est élu directement aux plus hautes responsabilités par son peuple au suffrage universel même dans un pays qui n’a jamais connu de votation. C’est en cela aussi que le football est magique. C’est la revanche du gardien de but qui vient mettre cette sentinelle des bois, jadis raillée par tous, au centre de la décision finale. L’homme de la victoire, que l’on hisse sur les épaules pour lui faire faire le tour du propriétaire. Le maître du jeu et celui de l’enjeu. Même si l’on continue à comptabiliser le nombre de buts marqués dans une compétition mondiale, avec ceux de Just Fontaine comme horizon indépassable, ceux que le gardien empêche d’atteindre les filets ont le goût incertain et indicible du destin.

Pour conclure, on va jouer au «Toto-foot- intello-philo» avec cette devinette : qui a écrit «Au football, tout est compliqué par la présence de l’équipe adverse» ? Jean-Paul Sartre dans Critique de la raison dialectique. Qui l’eût cru ? Personne et surtout ceux qui, comme moi, n’ont jamais fini ce bouquin aussi chiant qu’un match joué à huis clos. Mais bon, en examinant la platitude d’un tel postulat, on peut dire que le foot ne réussit pas à la philo. A moins que l’auteur de Huis clos n’eût voulu simplement dire : «l’enfer, c’est les autres».