Eloge du futur lecteur

«Malheureux et désespéré, celui qui ne sait pas s’adresser à un Lecteur futur». C’est par cette mise en garde que se termine «De la littérature», un essai de l’écrivain et sémioticien italien Umberto Eco (biblio-essai- Livre de poche).

Romancier sur le tard, il avait obtenu un succès mondial avec son chef d’œuvre «Le nom de la rose». Depuis, le narrateur enchanteur a pris le pas sur l’essayiste érudit, et son écriture jubilatoire a réveillé en lui ce fabuleux conteur qui raconte et se documente. En effet, dans ses écrits, l’imaginaire est soutenu et précédé par de longues périodes de recherches. Il compulse des documents et entreprend des voyages, visite les lieux qu’il évoque dans ses œuvres afin d’alimenter ou de reconstituer cet univers romanesque augmenté d’érudition qui est sa marque de fabrique.

Cet homme qui a presque tout lu, et très souvent dans la version originale, sait ce que traduire une œuvre signifie: dire presque la même chose. (C’est du reste le titre d’un de ses livres -Editions Grasset). C’est en effet dans ce «presque» que réside l’art du traducteur qui se doit de dire la même chose mais autrement. C’est en définitive démentir cet adage devenu un poncif qui veut que «traduire c’est trahir». Auteur traduit dans plusieurs langues, traducteur lui-même, éditeur publiant des traductions, chroniqueur et conférencier polyglotte, Umberto Eco parle en connaissance de cause et de ce «presque la même chose» qui s’adresse à un «Lecteur futur». Or quel est cet auteur infatué de lui-même et si sûr de son talent pour entretenir, tout en écrivant, la folle ambition de faire passer son œuvre dans d’autres langues et de son vivant, avant de passer à une postérité universelle toujours reconnaissante? Se projetant un jour dans le futur au mitan du 19e siècle, Stendhal disait qu’il serait un auteur comblé s’il était encore lu en… 1930. A la fin de sa vie, malade et désespéré, il avait noté dans son Journal: «Je n’ai point de réputation en 1842 ; outre la grande raison qui saute aux yeux et répond à ce reproche que mes amis me font souvent, je découvre une raison déterminante qui m’a fait marcher à mon insu. La vie littéraire telle qu’elle existe en 1840 est une vie misérable…» Ce grand écrivain et brillant esprit va connaître la réussite posthume que l’on sait, dans sa langue d’écriture comme dans de nombreux idiomes de par le monde. Finalement, lu, traduit, reconnu, l’auteur de «La chartreuse de Parme» a su s’adresser, quoique malheureux et désespéré, à ce «Lecteur futur», comme pour démentir près de deux siècles avant la prédiction d’Umberto Eco.

Qui dira les vertus du traducteur et rendra hommage à ce passeur d’imaginaires sans lequel il n’est point de futur lecteur ? Peu de gens en fait, car son nom, quand il est cité, figure en tous petits caractères en bas, après les pages de garde et les pages blanches qui préparent ou invitent à la lecture. Parent pauvre dans le processus éditorial (dans tous les sens de l’expression car il est souvent mal rémunéré), le traducteur vit dans la précarité bien plus souvent que l’auteur qu’il traduit. Absent lors de la promotion ou de la publicité des ouvrages, et très souvent oublié dans les recensions et l’accueil de la critique dans les médias. Il est également impuissant en amont lorsqu’il doit négocier sa prestation, car s’il est payé au mot, son commanditaire, lui, se paie de mots. Le traducteur est donc la cinquième roue du carrosse éditorial ou «le chevalier errant de la littérature» comme l’a qualifié un groupe de traducteurs italiens protestant contre cette invisibilité à laquelle les médias les assignent en oubliant de mentionner leurs noms.

Arrivé ici, comment ne pas évoquer la situation des traducteurs de chez nous, et plus généralement dans le monde dit arabe ? Tout d’abord, il faut préciser que la langue de cette vaste aire géographique et culturelle est considérée comme un idiome périphérique par le monde de l’édition internationale, face aux langues dites centrales, et cela dure depuis des siècles, c’est à dire depuis que le monde cessa de «parler arabe» après la chute de «l’Andalousie heureuse». En effet, le nombre de romans en arabe traduits dans les langues en cours, c’est-à-dire centrales (l’anglais, le français, l’espagnol ou l’allemand etc.) est affligeant lorsqu’on se réfère aux chiffres de l’Unesco. Si l’Egypte (notamment après le Nobel de Najib Mahfoud à la fin des années 80) se place en tête de liste par rapport à d’autres pays comme le Maroc par exemple, ce n’est là qu’une illusion statistique dans sa grande et navrante relativité. A vrai dire on traduit encore très peu de/vers l’arabe pour diverses raisons à la fois économiques, politiques, sociales et sociétales. Voilà pourquoi on ne peut s’empêcher de penser à la grande solitude et précarité de nos traducteurs locaux, ces chevaliers errant dans un désert culturel et éditorial. Certes, quelques tentatives soutenues par telle aide étrangère ou telle maigre subvention publique locale ont permis à quelques ouvrages, plus ou moins de bonne facture, de passer vers ce «futur lecteur» évoqué au début de cette chronique. Mais tout cela reste encore insuffisant pour motiver le passeur aguerri et très décourageant pour susciter des vocations. En conclusion et en hommage aux traducteurs pionniers et aujourd’hui oubliés, on peut citer cette exercice d’admiration d’un grand écrivain et traducteur, Jorge Borges, à un autre auteur du même acabit, James Joyce: «Qu’importe ma génération perdue, /ce vague miroir, /Si tes livres la justifient. /Je suis les autres. Je suis tous ceux/qu’a rachetés ta rigueur obstinée. / je suis ceux que tu ne connais pas et que tu sauves». («Eloge de l’ombre». Gallimard).