Eloge de la radio

«Dans les années cinquante, on se réunissait en famille
pour regarder la radio. Aujourd’hui, l’image est
tellement banalisée qu’on écoute la télé.»

Quand des réminiscences remontent à la surface d’une mémoire déjà alourdie par la mise au jour d’un passé revisité, il n’y a plus que la musique pour mettre de l’ordre dans cette course aux souvenirs. C’est fou ce que les bribes d’une chanson peuvent faire pour rattraper un souvenir, épousseter une image, remettre des réminiscences dans le sens d’une chronologie malmenée par la marche inexorable du temps qui passe. Etranges et indéchiffrables bribes de mots : ayli ou hayani, asbab m’hani. Douces rimes portées par la voix chaude de Fouiteh.
Un média fort méprisé aujourd’hui chez nous a plus fait pour cette course au souvenir que n’importe quelle autre invention : la radio. Ceux qui n’avaient que ce petit meuble, trônant sur un vieux guéridon au fond d’une pièce, pour écouter de la musique, rêver avec les vedettes des pièces radiophoniques ou s’informer sur l’actualité du pays et du monde ont une mémoire en grains de voix. L’écrivain égyptien Najib Mahfoud qui avait des rapports privilégiés avec ce média avait fait dire à un des personnages de son roman L’impasse des deux palais : «Le poète est parti, la radio a pris sa place.»
En effet, comme le poète, la radio est nomade, libérée, mouvante et volubile. Seule sa voix creuse des sillons dans l’imaginaire des auditeurs où gambadent des rêves de toutes les couleurs et par tous les temps. Surtout la nuit. Et pour paraphraser le titre de l’excellent roman de Richard Bohringer, on peut dire : «C’est beau une radio la nuit !»
N’en déplaise aux accros des autres médias, on peut soutenir sans ambages que seule la radio a cette capacité de susciter la mémoire, entretenir une douce nostalgie et résister au rouleau compresseur de la machine de l’oubli conduite par les nouvelles offres de loisir et de consommation. Mais elle n’est pas que cela car elle fabrique aussi du sens. A ce sujet, Jean-Claude Guillebaud s’interroge dans les Dossiers de l’audiovisuel : « La radio semeuse de paroles et quêteuse d’écoute n’a-t-elle pas, comme l’écrit, fondamentalement partie liée avec le concept, la pensée, l’intelligence critique ?» Bien sûr, la réponse est dans la question mais il est certain qu’il s’agit ici d’une radio qui remplit sa fonction de média citoyen. Mais rassurez-vous, on ne va pas faire un débat là-dessus afin d’éviter de plomber la teneur nostalgico-impressionniste que l’on a essayé d’imprimer à cette chronique. D’autant que les débats n’ont pas cours chez nous lorsqu’il s’agit de ce secteur où, pourtant, les experts hautement autorisés se multiplient et prolifèrent chaque jour que Dieu fait.
Ici, on veut juste évoquer ce temps pas si lointain que cela où l’on pouvait écouter un Fouiteh chanter avec sa voix de blues : Ma bini oubinou oualou ou alors l’inusable et non moins indéchiffrable chanson Aoumaloulou. Comme on pouvait se délecter des succès de Mâati Belkacem ou de Hamid Zahir et son inoubliable Naïma oulla blach, ghirha ma yahlach. Sans compter les voix magnifiques de Bouchaïb Bidaoui, Bachir Lâalej et Kadmiri dans leurs sketchs radiophoniques. De même que les pièces, écrites ou adaptées par Abdallah Chakroun et mises en ondes par Farid Benbarek, portées par les voix de Larbi Doughmi, Hammadi Lazrak, Habiba Medkouri.
Nostalgie ? Comme pour la tolérance, s’agissant de la nostalgie on dira qu’il y a des maisons pour ça. Des maisons de radio s’entend. Il s’en trouve justement une en France qui porte ce titre éponyme et qui sert la mémoire des auditeurs en fonction des générations. Ces dernières se succèdent plus vite que les générations démographiques et sont plus proches de celles des ordinateurs et autres GSM. Résultat de cette mutation vertigineuse : pour ceux qui vous collent aux babouches, on est vite devenu un ringard ou un vieux con qui écoute des vieilles lunes qui se pètent les cordes vocales sur des chansons qu’on ne peut même pas graver sur un CD.
Eh, toi qui fredonnes une chanson introuvable et innumérisable, qui écoute encore la radio en ces temps d’embouteillage satellitaire ? C’est peut-être cette question qui a fait dire à ce producteur de la tribu radiophonique, Pierre Bouteiller : «Dans les années cinquante, on se réunissait en famille pour regarder la radio. Aujourd’hui, l’image est tellement banalisée qu’on écoute la télé.»