Élite et développement : la secte des grandes écoles

Les résultats du centre de préparation aux concours des grandes écoles françaises d’ingénieurs de Benguérir ont été éloquents cette année.

Beaucoup d’étudiants issus des familles les plus modestes ont désormais l’opportunité par leurs seuls mérite et intelligence de faire d’excellentes études et d’exercer potentiellement les plus hautes fonctions publiques ou privées dans leur pays, changeant ainsi à jamais leur condition sociale et celles de leurs familles.
C’est une très bonne chose pour eux, mais est-ce une bonne chose pour le Maroc ? Pas si sûr. Depuis le Protectorat français, le Maroc envoie annuellement quelques dizaines de ses plus brillants enfants faire leurs études dans les prestigieuses grandes écoles françaises, sous-traitant ainsi la formation de son élite à son ancien colonisateur. De retour au bercail, ils occupent les plus hautes fonctions dans le secteur privé et dans la haute administration, formant ainsi une caste qui se fond très peu dans le paysage local, formant ce qu’on peut appeler le «piège de l’élite marocaine». En effet, quels que soient le niveau et la qualité de leur formation, leur nombre demeure insuffisant pour exercer un quelconque effet d’impulsion sur le développement du pays. À titre d’illustration, le nombre de Marocains admis au concours d’entrée à l’Ecole Polytechnique ne dépasse pas la trentaine, sachant que cet établissement forme chaque année plus de 2 000 élèves. De ce paradoxe naît une situation inique relevée pertinemment par Omar Saghi, enseignant-chercheur à Sciences-Po Paris : «Parallèlement à ces promotions annuelles de brillants technocrates revenus de l’étranger, le Maroc investit à peine dans l’éducation de masse. Il offre l’image d’un pays baroque, associant l’un des plus hauts taux d’analphabétisme dans le monde arabe à une brillante et abondante élite intellectuelle, tout comme il combine l’un des plus puissants secteurs bancaires africains avec un taux de pauvreté massif. Quant à la France, elle trouvait son avantage dans cet outsourcing des élites. Les diplômés marocains des grandes écoles françaises poursuivent, chez eux, le maintien d’une alliance économique et politique favorable aux deux bords». Une fois bien installés dans leurs fonctions, ils mettent en place un système de cooptation où l’attribution des meilleurs postes que compte ce pays est réservée en priorité à leurs camarades d’école, grâce à un esprit de corps qu’on a pris le soin de leur inculquer tout au long d’une scolarité couronnée par l’octroi de la nationalité française. Dans cet univers savamment cadenassé, pour qu’un étudiant issu de l’enseignement public ou privé marocain se fraye un chemin, il faut qu’il fasse montre d’un talent hors pair, alors que ce même poste est octroyé sans exiger le même effort à un camarade d’école. L’élite devient plus préoccupée par la pureté de son diplôme que par la transmission de l’excellence académique qu’elle a acquise à ses jeunes compatriotes. C’est ainsi qu’une banque d’affaires au Maroc classait ses cadres en trois catégories A, B et C. La catégorie «A» est réservée aux diplômés des grandes écoles étrangères d’ingénieurs et de commerce, la catégorie «B» pour les écoles de moindre prestige et les universités étrangères et la catégorie «C» est un fourre-tout consacré aux étudiants marocains, quel qu’en soit le diplôme (école d’ingénieurs, école de commerce, universités, etc.). Le traitement est naturellement différencié selon la catégorie, car pour le fondateur de ce groupe, les «C» sont de la main-d’œuvre au service des catégories «A» et «B». Un autre exemple non moins parlant eut lieu dans les années 90, quand une jeune école marocaine de commerce avait conclu un accord de partenariat avec une grande école parisienne de commerce, les lauréats marocains de cette dernière avaient envoyé une lettre incendiaire à la direction de l’école française, la mettant en garde contre la «contamination» de leurs diplômes par ce partenariat. Cette perpétuation de la fabrication des élites dans un circuit fermé est l’une des raisons qui expliquent le maintien du Maroc dans le club des pays en développement, tant elle empêche l’émergence d’une large élite. Car les défis du développement doivent être portés par des milliers de Marocains issus des différentes écoles et universités du Royaume et non verrouillés par quelques chanceux. C’est pour échapper à cette triste réalité que des milliers de familles marocaines caressent ce doux rêve de voir leurs enfants faire partie de cette petite minorité d’élus qui va intégrer ce monde magique et fermé des grandes écoles françaises. Ce «droit de rêver» d’un avenir garanti pour leurs enfants siphonne une part de plus en plus grosse de leurs revenus, car l’État français a décidé de faire porter le poids entier de ce rêve sur leurs épaules. Une fois que cette petite minorité a réalisé ce rêve au prix de lourds sacrifices, elle veille à le maintenir au sein des mêmes sphères où les liens de sang et d’argent prolongent cette consanguinité des élites et accentuent la fraction de la société marocaine. Pis encore, elle consacre la réussite au sein des réseaux fermés où le diplôme l’emporte sur le caractère et où, pour accéder aux hautes fonctions privées et publiques, on doit soit être né sous la bonne étoile, soit avoir un QI de génie. Entre les deux, il n’y a aucune place pour le rêve de la majorité.