Elections, piège à  …

Les cercles des militants politiques et associatifs ont-ils mieux convaincu
les populations de leurs quartiers que les mobilisés de l’instant, payés pour
le service et venant
de toutes parts ?

Plus de 7 millions de Marocains ont confié leurs voix à de nouveaux élus locaux pour gérer l’avenir de leurs villes et communes.  Soit un taux de participation de 52,1% des inscrits. Dans l’annonce des résultats, le ministère de l’intérieur a clairement exprimé sa satisfaction sur le retour des citoyens aux urnes après la défiance manifestée par l’abstentionnisme des élections législatives précédentes. Est-ce un réel regain de confiance dans la politique? C’est à nuancer. La signification de ce taux peut faire l’objet d’une lecture moins enthousiaste : plus de 5 millions de citoyens ne sont pas inscrits sur les listes ; une base électorale rétrécie  par l’apurement des listes – plus de sortants que de nouveaux entrants; une cassure entre les grandes villes tapies dans l’indifférence et des petits centres urbains et communes rurales qui se prêtent mieux à l’influence mobilisatrice des autorités et autres réseaux. Et puis, les élections communales sont celles qui motivent le plus les électeurs. Pas nécessairement parce qu’elles répondent à leur souci au quotidien. En contraste avec les législatives où le nombre de candidats est somme toute réduit, les communales ouvrent une opportunité à des milliers de candidats, mobilisant leur entourage immédiat pour briguer les suffrages des électeurs.  Il restera aussi à examiner comment l’argent contribue à façonner le paysage politique local. A mesurer de plus près l’impact des us et coutumes de la tradition et des supports «technos» de la modernité  dans  la mobilisation des citoyens. Les nouvelles technologies de l’information ont-elles impacté plus le choix des électeurs que les rituels des festins et des cheikhates ? Le quota des femmes a-t-il motivé plus fortement  le vote féminin que les réseaux des tabbakhates, négafates et autres guellassates des bains maures ? Les cercles des militants politiques et associatifs ont-ils mieux convaincu les populations de leurs quartiers que les mobilisés de l’instant, payés pour le service et venant de toutes parts ?
En attendant des réponses à ces questions de sociologie électorale, tout le monde semble se réjouir du climat dans lequel se sont déroulées les communales. Le CCDH, qui devrait se soucier un peu plus de son image, n’a-t-il pas  souligné sans la moindre réserve que ce scrutin «consacre encore une fois les progrès de la démocratie» ? Il est vrai que les quelques immixtions d’agents d’autorité zélés ou pas insuffisamment convertis aux nouvelles approches électorales ont été vite sanctionnées. Ce sont plutôt les échauffourées de «supporters» mobilisés  qui ont perturbé un climat marqué par la tiédeur. Excités qu’ils sont par l’opportunité de l’instant que motivés par les enjeux de société.  Notre G8, à une exception près, porte une appréciation unanime sur le déroulé et les résultats de cette Istihqaqa. A tout nouveau seigneur tout honneur : le PAM, fort de sa double proximité, par le haut et par le bas, ne se pâme point du score hallucinant enregistré par un nouveau venu dans l’arène politique. Pas de ton revanchard, oubliées les récriminations à l’encontre de ses alliés d’hier, enterrées les joutes pas très «classe» à l’adresse du Premier ministre. Le vainqueur apprécie le succès en douceur et garde les yeux rivés sur les alliances à constituer pour savourer son triomphe sur les parvis de quelques hôtels de villes. L’Istiqlal, second du G8, salue la victoire de la démocratie, fier des scores obtenus, selon les dires de son SG, par un savant dosage entre les nouveaux visages et les «anciens nationalistes». Le RNI souligne sobrement le très positif résultat obtenu par ses troupes qui ont résisté quelque part à l’OPA lancée par le PAM. Mêmes les éventuels déçus de ce scrutin ont  une langue de plomb. L’USFP, dont le logo du moment serait plus proche de l’autruche que de la rose, révèle, en se cachant la tête, que le «parti a progressé» (sic). Le MP considère que le nombre de sièges recueillis est relativement satisfaisant – appréciez au passage ce «relativement». Il préfère pointer  ses progrès dans la couverture du territoire. Même si le retour sur investissement s’est déprécié. Il est vrai que la saignée de ses cadres et élus qui ont changé de domicile le conduit à tout relativiser. Le  PJD apprécie le renouvellement de la confiance de ses électeurs dans  les villes et la  percée dans quelques autres. A ses yeux,  les résultats sont «normaux». Cela prête à croire qu’il pousse un souffle de soulagement, tellement la crainte de coups tordus ou d’un laminage orchestré le taraudait. L’UC, toute heureuse de se retrouver dans une septième position, inattendue, manifeste avec grand bruit sa satisfaction. Il n’y a que le PPS qui se déclare déçu de ses résultats. Pourtant, il n’a pas – sans jeu de mot- à rougir de ses 4% de sièges, déstabilisé qu’il est dans son idéologie fondatrice, traversé par des courants d’air venant de tous les horizons et à la recherche d’une nouvelle identité.  Les autres 22 partis entrés en lice se partagent les 10% des sièges restants. Les poussières de voix collectées ne les autorisent pas à contester le scrutin, sauf à se lamenter de ne pas avoir été conviés à la cour des grands. Seule satisfaction : ils peuvent jouer ici et là les trouble-fêtes dans la constitution des bureaux des conseils. En somme, un paysage politique où tout le monde se complaît. Un paysage que l’on dirait dessiné par les compas d’un architecte agissant dans l’ombre. A moins que cette main invisible ne reflète les nouvelles règles d’un marché politique soumis à la logique des intérêts utilitaristes et qui s’éloigne des fondamentaux de la conviction et de l’engagement partisans. A la satisfaction de tous les acteurs directs de cette pièce. Dans ce concert sans voix discordante, il n’y a que des esprits torturés comme le mien qui ne se sentent pas  emportés par une musique monocorde et monotone. Peut être aussi ceux qui ont voté blanc ou ceux qui ne se sont même pas déplacés au bureau de vote. Tiens ! Si l’on comptait bien, combien sont -ils ? Ils représenteraient vraisemblablement  une majorité relative.  Silencieuse.  C’est cela son tort. A rester dans cette posture, elle risque de ranimer cet état d’esprit que le slogan de Mai 68 a illustré : «Elections, piège  à….».