Effets de la mentalité endogamique

La mentalité endogamique fait obstacle au rapport
à  l’autre. Elle rend l’adaptation au monde moderne difficile et douloureuse. Dans un univers où les frontières se diluent, où il vous faut apprendre à  vivre au côté
de celui qui vient d’ailleurs, à  l’accepter et à  se faire accepter par lui, comment en effet survivre quand on échoue à  s’émanciper de cette fermeture intérieure ?

On les appellera Amin et Amina. Comme dans les belles histoires, ils sont jeunes et beaux et ont tout pour être heureux. Leur amour a été scellé par le mariage. Se retrouvant dans des valeurs communes, ils réussissent tous deux sur le plan professionnel et peuvent s’offrir le luxe d’une multitude de petits plaisirs. Bref, leur vie serait parfaite si un grave problème n’était pas venu l’assombrir : le refus d’Amin, pour des raisons inexpliquées, d’enfanter.

Cette attitude, que l’on pourrait croire déterminée par des facteurs d’ordre strictement individuel, illustre en fait une de ces situations types o๠la structuration de la société imprègne tant les mentalités qu’elle conditionne de manière décisive les comportements. Dans le cas du couple ici évoqué, une donnée est de la plus haute importance: l’origine ethnique des deux conjoints. Alors qu’Amin est de Fès, Amina est une Casablancaise pur jus, aussi brune que son conjoint a le teint clair. Le détail peut paraà®tre dérisoire mais, comme on le verra par la suite, il ne l’est pas, loin s’en faut. Pour la famille du premier, qui réside toujours dans la ville de Moulay Driss, cette union est la première du genre. Le premier «mariage mixte» à  avoir jamais eu lieu en son sein. Qui plus est, avec une bidaouiya tout à  fait à  l’aise avec ses racines et qui s’en revendique avec fierté.

Se présentant comme quelqu’un qui, intellectuellement parlant, a rompu avec les a priori de son milieu, Amin s’est engagé dans son mariage sans l’ombre – apparente – d’une retenue. Avec celle qui est devenue sa femme, la question de l’atypie de leur alliance – «rendez-vous compte, un Fassi avec une Bidaouiya !» – a longtemps fait partie de ces sujets dont ils riaient volontiers avec leurs amis. Tout alla bien jusqu’à  ce que l’envie d’avoir des enfants s’éveillât chez Amina. Le manque d’entrain d’Amin à  cette perspective fut d’abord perçue comme une peur passagère, et somme toute fréquente, de devenir père. L’incompréhension s’installa quand, les années passant, les réticences initiales se durcirent en un refus aussi obstiné qu’inexpliqué. A un moment donné, il fallut bien se poser la question du pourquoi. Et se rendre à  l’évidence que ce refus, bien que l’intéressé s’en défende, avait à  voir avec l’origine de celle qui devait porter l’enfant. Retour magistral du refoulé. Ce qui était censé avoir été dépassé ne l’était qu’en surface. Sous le poids de l’inconscient collectif, Amin, plutôt que de se perpétuer à  travers l’union avec une personne étrangère à  son milieu d’origine, en était réduit à  renoncer à  assurer sa descendance.

Le détour par l’anthropologie nous est ici d’un précieux enseignement. Les sociétés humaines, on le sait, appartiennent à  l’une ou l’autre de ces deux catégories : l’endogamie o๠les mariages s’effectuent à  l’intérieur du groupe, et l’exogamie o๠les femmes sont prises à  l’extérieur de ce dernier. A l’origine, la première était le propre des tribus sédentaires dont l’activité principale était l’agriculture et dont les terres devaient être conservées au sein du groupe. La seconde caractérisait les groupements pastoraux en quête d’espace pour faire paà®tre leurs bêtes et qui, pour ce faire, avaient besoin d’élargir leur sphère d’activité. Les alliances matrimoniales établies en dehors du groupe l’étaient dans cette perspective. Le monde arabo-musulman se présente d’une manière générale comme un espace endogamique, le mariage préférentiel avec le cousin en ligne directe étant la règle. Parmi les pays arabes, le Maroc est celui o๠la règle endogamique est la moins prégnante. Elle ne caractérise de manière forte que certaines villes ou régions. Par le passé, Fès en fut l’exemple type. La prédominance des mariages entre cousins germains s’y est d’ailleurs traduite par des problèmes de santé notables. Outre les conséquences pathologiques de la consanguinité répétée, l’endogamie, si elle permet l’accumulation patrimoniale à  l’intérieur du groupe, conduit dans le même temps au repli sur soi. Le rapport à  l’autre est conditionné par cette donne, celui qui vient de l’extérieur restant et demeurant l’étranger. Les règles de l’hospitalité s’appliqueront à  lui mais il ne fera jamais partie des siens. Il restera toujours «l’autre», celui qui n’aura droit ni à  la solidarité du groupe ni à  son intégration en son sein. La situation la plus courante à  travers laquelle s’exprime cette mentalité endogamique est celle du mariage. La mobilité sociale provoquée par la modernisation de la société marocaine se traduit par une multiplication des «mariages mixtes» entre nationaux. Mais, comme dans l’exemple évoqué ci-dessus, les séquelles mentales de cette structuration sociale continuent et continueront longtemps encore à  faire des dégâts. Cette mentalité endogamique est problématique car elle fait obstacle au rapport à  l’autre. Elle rend l’adaptation au monde moderne non seulement difficile mais douloureuse. Dans un univers o๠les frontières se diluent, o๠il vous faut apprendre à  vivre au côté de celui qui vient d’ailleurs, à  l’accepter et à  se faire accepter par lui, comment en effet survivre quand on échoue à  s’émanciper de cette fermeture intérieure ?