Education et violence conjugale

On en revient à la matrice, à la figure de ce petit garçon élevé dans l’idée que tout lui est dû parce qu’il possède un pénis et que, comme ses sœurs que sa mère assigne à son service, celle qui, demain, sera sa femme ne peut avoir comme fonction que de le servir et de le servir en roi.

Vêtue d’une djellaba mauve et la tête ceinte à la manière ancienne d’un foulard noir, elle marche à grandes enjambées le long du boulevard. Et parle. A voix haute, d’un ton fort et coléreux, au milieu du ronflement des voitures qui filent tout autour. S’adressant à un interlocuteur invisible, elle lui crie son courroux, indifférente à tout ce qui n’est pas ce monde intérieur dans lequel elle se débat. Arrivée au niveau d’un quartier résidentiel, on la voit bifurquer sur l’une de ces allées ombragées et fleuries dont le silence s’égaie du seul pépiement des oiseaux. Silhouette désormais familière, elle y poursuit son errance, enfilant les phrases et les mots au gré de pas qui la portent en aveugle. Qui est-elle, d’où vient-elle et quelle est son histoire ? On ne peut la croiser sans s’interroger sur les raisons de ces amarres rompues, sur les facteurs qui l’ont conduite à couper le contact de manière aussi totale avec la réalité environnante. Et parce qu’elle est femme et que nous vivons dans une société qui assigne au sexe dit faible une somme de devoirs infiniment supérieure à ce qui lui est reconnu comme droits, on ne peut s’empêcher de penser à une déchirure intime en rapport avec ces rôles d’épouse et de mère que toute fille d’Eve se doit d’assumer pour exister aux yeux de la société. Que de drames intimes croisons-nous mais devant lesquels le regard se détourne. Quand il s’y arrête, il est généralement trop tard et il n’y a plus rien à faire. Comme pour cette ombre mauve réduite à parler au vent, aux arbres et aux fleurs faute d’écoute quand il était encore temps.
Les chiffres ont la particularité de jeter une lumière crue sur les faits. Ils obligent à regarder en face des réalités peu plaisantes. Ainsi de ces données : en Europe, continent où les traditions en matière de démocratie et de droits de l’homme sont en théorie les mieux ancrées, la violence conjugale est la première cause de mortalité et d’invalidité des femmes de 16 à 44 ans. Avant le cancer et les accidents de la circulation. Selon les pays, 20 à 50 % en seraient victimes. Au moment de l’affaire du voile, ou plus récemment celle de l’imam de Vénissieux, des voix se sont d’ailleurs élevées au sein de la société française pour appeler à un peu de retenue eu égard justement à cette réalité-là. Car, et cela est triste à dire, la violence conjugale est le fléau mondial le mieux partagé.
Contrairement à ce qu’il est coutume de penser, il sévit dans tous les milieux ainsi que sous tous les cieux. A cette différence près que la lutte menée à son encontre ne mobilise pas partout les mêmes efforts ni ne jouit de la même légitimité. Comment, dans un environnement culturel où battre son épouse continue à être admis par les mœurs, où l’on peut encore voir dans la rue un homme lever la main sur une femme sans que personne n’intervienne, partant du principe qu’il doit s’agir du mari et que cela relève donc du droit de celui-ci, comment dans un tel contexte lutter efficacement contre ce fléau ? Comme pour tout ce qui relève du changement de mentalité, un seul véritable moyen : l’éducation de base. On veut parfois expliquer la violence conjugale par l’alcoolisme. Or, là aussi, les études sont formelles : ce n’est pas tant l’abus des boissons alcoolisées que la volonté de l’homme d’imposer son autorité qui conduit à ces dérives odieuses. Plus la personnalité de celui-ci sera fragile, plus toute contestation de ses dires et de son pouvoir sera vécue comme un insupportable affront. L’on revient à la matrice, à la figure de ce petit garçon élevé dans l’idée que tout lui est dû parce qu’il possède un pénis et que, comme ses sœurs que sa mère assigne à son service, celle qui, demain, sera sa femme ne peut avoir comme fonction que de le servir et de le servir en roi. Témoignage repris d’un quotidien national : «Dès la première nuit, se vante Jamal, trente-cinq ans, j’ai annoncé la couleur à ma femme pour qu’elle sache à quoi s’attendre. Je l’ai frappée et continué à la frapper à chaque fois qu’elle conteste une de mes décisions. Aujourd’hui ma femme a bien compris la leçon et elle est devenue très compréhensive». Compréhensive ! De combien de tonnes de «compréhension», les femmes doivent-elles faire preuve pour échapper à cette violence qui les poursuit depuis la nuit des temps ? S’il y a une chose, pourtant, à vraiment comprendre, et par elles en premier, c’est que cette infamie ancestrale dont elles sont l’objet, elles en sont tout autant les victimes que les responsables. Alors mesdames, essayez d’y penser à chaque fois que vous enverrez votre petite fille à la cuisine pendant que votre fils se prélasse tranquillement devant le poste de télévision