Économie de l’information : la tectonique des plaques

L’onde de choc provoquée par la révolution numérique balaie sur son passage des industries entières et créera de nouveaux métiers que nous n’imaginons pas encore.

C’est ce que Joseph Schumpeter appela la destruction créatrice. Mais le grand économiste autrichien n’imagina pas que, quelques décennies après cette intuition de génie, le problème que nous allions gérer n’est pas cette destruction créatrice, mais sa cadence effrénée. La grande difficulté à laquelle nous faisons désormais face est notre capacité en tant qu’humains à intégrer autant de changements en si peu de temps. Les ruptures que nous vivons actuellement en quelques mois sont plus importantes que celles que l’Homme a connues en plusieurs millénaires. Aujourd’hui, la ligne de démarcation entre ceux qui ont profité de ce train à grande vitesse, appelé mondialisation, et ceux qui l’ont raté, est dans la capacité des uns et des autres à intégrer ce rythme de changement extrêmement rapide. Plus un pays dote ses citoyens en atouts cognitifs nécessaires à transformer le caractère abstrait du changement en actes quotidiens de production de biens et services, plus il leur réserve une place de choix dans ce train. Contrairement aux thèses économiques traditionnelles, notamment marxistes, les rapports dans la société et la hiérarchie en son sein ne sont pas façonnés par les modes de transformation et la détention des moyens de production. Ils sont déterminés par la capacité d’un groupe, souvent une minorité, à saisir l’air du temps et à opérer des révolutions dans les modes de traitement et de diffusion de l’information. Ainsi, l’incapacité de l’économie dirigiste soviétique à opérer des percées significatives dans le domaine de traitement de l’information a sonné le glas à sa brève expérience, faisant d’elle une malheureuse parenthèse historique rapidement refermée. En revanche, la grande vigueur de l’économie américaine tient en sa capacité à réaliser constamment des ruptures dans l’économie de l’information. Les challengers de l’hyperpuissance des États-Unis ont compris qu’une civilisation qui a les codes sources de traitement de l’information et de contrôle de sa diffusion détient le Saint-Graal de la puissance à laquelle seule une décadence démographique peut mettre un terme. C’est à cette aune qu’il faut analyser la bataille larvée autour de la technologie de 5G et l’agressivité dont font preuve les Américains à l’égard de l’opérateur Huawei (allant jusqu’à arrêter la fille de son fondateur par les autorités canadiennes). En effet, la Chine est passée clandestinement d’un sous-traitant bon marché de produits occidentaux au statut de détenteur d’une technologie sur laquelle l’Amérique n’a pas le monopole, pour la première fois dans son histoire récente. Si l’Empire du Milieu est loin de contester la suprématie technologique absolue de l’Oncle Sam, il n’en reste pas moins que cette percée constitue un signal d’alarme que les Américains prennent très au sérieux. Et comme signe des temps qui changent, l’Europe, berceau de la révolution industrielle, est quasiment absente de ce choc des titans. Son rôle se résumera au meilleur des cas à suivre les Américains, en vue de ralentir l’avancée inexorable du géant asiatique, tant le Vieux Continent est englué dans une intégration complètement ratée. Alors que les plus gros opérateurs technologiques sont soit américains, soit asiatiques, l’Europe n’arrive à placer aucune de ses entreprises dans le peloton de tête. C’est une situation, pour le moins inédite, pour un continent ayant monopolisé la technologie pendant plus de 5 siècles et une idée inimaginable, il y a moins d’une génération dans des secteurs tels que l’automobile, la chimie ou l’exploration pétrolière. Cette guerre annonce également un tournant géostratégique majeur, à savoir le déplacement du centre de gravité de l’économie mondiale vers l’océan pacifique (qui n’aura désormais de pacifique que le nom) après des siècles de domination atlantique et méditerranéenne. Cette confrontation a déjà été anticipée par Obama, et menée brutalement par Trump. Les deux administrations ont ainsi considérablement allégé leur engagement au Moyen-Orient et focalisé leur attention sur l’Asie du Sud-Est, en tant que nouveau pôle de puissance pouvant potentiellement contester leur hégémonie. Autour de cette bataille technologique pour le contrôle de la production et du traitement de l’information, les États-Unis ont plus à perdre qu’à gagner, car quand on est premier, on ne peut plus gagner des places, on ne peut que se maintenir. C’est la raison pour laquelle tous les moyens sont bons pour stopper, ou du moins ralentir la montée chinoise, qui semble désormais inéluctable, car s’inscrivant dans la logique de l’Histoire. Certes, les Américains démarrent avec une longueur d’avance confortable, mais le rythme d’avancement de leur challenger chinois est impressionnant. Le pays de Mao Zedong a fait montre d’une capacité d’imitation hors pair, dépassant de loin celle des Japonais dans les années 1950 et 1960, mais n’arrive toujours pas à s’imposer comme pôle d’innovation et de création de nouvelles idées. Or, pour aspirer au leadership, il faut faire rêver, ce que les Américains ont réussi jusqu’à présent en transformant radicalement nos modes de production, de consommation et de communication. Le poids qui pèse sur les épaules de la Chine est de faire mieux. Si on sait à quoi ressemble un monde dominé par les Américains, on n’a aucune idée sur ce que sera un monde dominé par les Chinois. La chute d’un empire peut prendre plusieurs décennies, voire plusieurs siècles. C’est une loi historique qui n’a pas connu d’exception. Les plaques tectoniques ont commencé à bouger. On sait dans quelle direction, mais on ne sait pas encore combien de temps ce mouvement va prendre avant d’annoncer l’arrivée du nouvel empire n