Durban II

avec la persistance du drame palestinien, il est quasi impossible d’aller vraiment de l’avant sur des questions éthiques aussi majeures que le racisme et l’intolérance sous ses formes diverses. Pour ce qui nous concerne, monde arabo-musulman, un énorme travail serait à  entreprendre en la matière. Mais tant qu’Israël continuera impunément sa politique d’apartheid en direction des Palestiniens, tant qu’une solution juste n’aura pas été trouvée pour permettre à  ces derniers de recouvrer liberté et dignité, le racisme et le rejet de l’autre trouveront matière
à  se nourrir.

L ’histoire, surtout quand elle a été faite d’humiliations et de sévices, ne s’enterre que difficilement. Ses traces, douloureuses et amères, se perpétuent dans le présent. Le monde a la prétention désormais d’être «civilisé». On discourt sur les droits de l’homme et ceux des nations tout en continuant joyeusement à se trucider dès que l’occasion se présente. Le grand maître d’œuvre en la matière est l’Occident. Plus d’un siècle durant, sa férule s’est exercée sans pitié sur de nombreux peuples. Il s’est employé, en outre, à façonner le monde selon un patron taillé à la mesure de ses seuls intérêts. Mais des conséquences de ses actes passés, il n’entend pas être comptabilisé. Hors de question pour lui de revenir sur sa part de responsabilité dans les abcès de fixation actuels. Pas plus que dans les dérives extrémistes qui minent ses anciennes colonies et les rendent incapables de jouer correctement la partition de la démocratie. Quand celles-ci laissent entendre leur ressentiment, il prend prétexte de la virulence de la forme dans laquelle celui-ci s’exprime pour passer sur les causes. Cette attitude conforte les concernés dans leur posture de victimaire. Ils y puisent argument pour ne pas entreprendre de remise à plat de leurs présupposés, pas plus que pour assumer leurs propres responsabilités – et elles sont de taille- dans ce qui leur échoît comme destinée. Tout ceci aboutit à ce que l’on se plaît à nommer «choc de civilisations» mais qui n’est rien de plus que la valse éternelle du fort et du faible : le fort et ses suffisances, le faible et ses rebuffades.
L’antagonisme historique qui oppose Nord et Sud éclate au grand jour quand on en vient à définir ce qui est bien de ce qui est mal. Pour attester de leur degré de «civilisation», les nations se sont accordées à mettre en place des dispositifs de lutte contre ces comportements humains qui sont la honte de l’humanité. Après le choc de la Seconde Guerre mondiale et les horreurs commises au nom de la race, un groupe de scientifiques avait lancé avec l’ouvrage, The race question, un appel à la communauté internationale pour une mobilisation générale contre le racisme. La première conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et les diverses formes d’intolérance dut cependant attendre 1978 pour voir le jour. Organisée sous l’égide de l’UNESCO, celle-ci se tint à Genève et porta sur le régime d’apartheid en Afrique du Sud. Quand celui-ci tomba, c’est tout naturellement dans ce pays, à Durban, qu’eut lieu la troisième édition. Mais au vu de la manière dont celle-ci se déroula, on a beaucoup craint qu’elle ne fut la dernière. Lors de la conférence de Durban à laquelle prirent part 170 Etats, on assista en effet à un retour à grande échelle du refoulé. Des débats houleux opposèrent Nord et Sud sur des questions de fond comme la colonisation, les réparations dues aux descendants d’esclaves ou la condamnation d’Israël au nom de l’équation «sionisme égale racisme».
Du coup, jusqu’au bout, la tenue de la quatrième édition prévue pour les 20-24 avril prochain est apparue hypothétique. Le texte préparatoire de la conférence a déchaîné une violente polémique, notamment à cause de ses longs passages sur Israël, accusé de racisme et d’apartheid envers les Palestiniens. Après la menace des USA et de l’Europe de se retirer en bloc de la conférence, un nouveau document vient d’être rendu public qui lève les principaux objets de controverse. Drastiquement épuré, il a été réduit de 60 à 17 pages. Il n’y est plus question du concept de diffamation des religions, rejeté par les Occidentaux qui y voyaient une porte ouverte à la réduction de la liberté d’expression, pas plus que d’Israël et de tout propos susceptible d’avoir une connotation antisémite. La notion de réparation relative au colonialisme est également passée à la trappe. Pour faire passer la pilule côté musulman, une concession a été faite sur la question des discriminations liées à l’homosexualité, éliminée elle aussi.
Alors que penser de tout cela ? Un constat, toujours le même : avec la persistance du drame palestinien, il est quasi impossible d’aller vraiment de l’avant sur des questions éthiques aussi majeures que le racisme et l’intolérance sous ses formes diverses. Pour ce qui nous concerne, monde arabo-musulman, un énorme travail serait à entreprendre en la matière. Mais tant qu’Israël continuera impunément sa politique d’apartheid en direction des Palestiniens, tant qu’une solution juste n’aura pas été trouvée pour permettre à ces derniers de recouvrer liberté et dignité, le racisme et le rejet de l’autre trouveront matière à se nourrir. Et toutes les conférences du monde n’y pourront rien.