D’un festival à  l’autre

Le peuple était content, les salles «Avenida» et «Espagnol», somptueuses et très bien restaurées, étaient prises d’assaut
dès le début de l’après-midi par des jeunes assoiffés d’images, des moins jeunes nostalgiques du noir et blanc, des hommes et des femmes désireux de se payer quelques moments de bonheur cinématographique. Ce n’est pas rien en ces temps
de grandes peurs et de parano.

Dans la longue chaîne du film qui va de l’idée à la projection, il y a un moment rare situé tout au bout de ce parcours : c’est le festival. Le vocable portant, forcément, une connotation festive donne au film présenté pendant un festival un caractère particulier. Aller concourir ou simplement participer lors d’un festival de cinéma est toujours une sorte de reconnaissance, sinon une consécration, pour les gens de cet art dont la visibilité est la raison d’être et de naître. Au Maroc, nous avons la chance d’avoir deux grandes fêtes du film, l’une au sud et l’autre au nord du pays. La première, prestigieuse, inscrite désormais dans le calendrier du gotha cinématographique, est indéniablement un grand festival avec tout ce que le mot porte comme charge festive. C’est la rencontre internationale que Marrakech abrite depuis six ans et que de grandes stars du cinéma, des cinéastes de renom et des critiques affirmés ont adoubé, applaudi et adopté. La ville qui l’accueille sert à la fois de force d’attraction et de décor naturel qui sied à la magie du cinéma et l’accentue. Ce festival, qui doit sa bonne tenue et son assiduité à la volonté royale et à l’action du Prince Moulay Rachid, président de la fondation qui l’organise, a su placer le Maroc en tête des pays capables de disposer d’une rencontre cinématographique répondant aux standards internationaux de cet art qui est, par ailleurs, une industrie, comme disait Malraux.

L’autre rencontre, au nord du pays cette fois-ci, est celle du Festival international du cinéma méditerranéen de Tétouan. Née d’un rêve de copains dans les années 80, cette initiative est un cas d’entêtement caractérisé en matière d’action culturelle. Répondant en toute simplicité à l’appellation affectueuse «d’amis du cinéma», un groupe de jeunes cinéphiles de la ville de Tétouan ont constitué une association de bienfaiteurs culturels dédiée au cinéma. Comme toute association à caractère culturel, elle est irrémédiablement fauchée. De plus, être cinéphile, fauché et de Tétouan, en ce temps-là, frisait le pléonasme et constituait un triple handicap. Mais l’opiniâtreté de cette bande de bienfaiteurs culturels durant près d’un quart de siècle a fini par payer. Après des hauts et des bas, des promesses plus ou moins tenues par les autorités de la ville, des soutiens épisodiques selon le caractère, la culture ou l’inculture de tel ou tel responsable local, l’association a pu être réunie dans le cadre d’une fondation que préside et soutient le ministre de la communication, Nabil Benabdallah.

C’est donc à la treizième, mais première édition dans cette nouvelle formule et ce nouvel apparat, que nous avons assisté la semaine dernière, entre le 24 et le 31 mars. Une édition riche en matière cinématographique, en nouveautés, en émotions nostalgiques, en longs et en courts métrages. On pouvait passer d’un magnifique film croate, La route des pastèques, de Branko Schmidt (Grand Prix du festival) à un film en noir et blanc avec Abdelhalim Hafez, le doigt dans le nez et fredonnant Fouk ichouk machani zamani. Alors, que veut le peuple ? Eh bien le peuple était content, les salles «Avenida» et «Espagnol», somptueuses et très bien restaurées, étaient prises d’assaut dès le début de l’après-midi par des jeunes assoiffés d’images, des moins jeunes nostalgiques du noir et blanc, des hommes et des femmes, tous ensemble, désireux de se payer quelques moments de bonheur cinématographique. Ce n’est pas rien en ces temps de grandes peurs et de parano où lorsqu’on ouvre les journaux ou que l’on regarde certaines chaînes de télé, le monde que l’on donne à voir est toujours violent, triste et moche. Voilà pourquoi, lorsqu’on aime la vie, on va au cinéma comme le prescrivait un vieux slogan pour la fête du cinématographe. Enfin, voilà aussi pourquoi les deux festivals de Marrakech et de Tétouan sont certainement, chacun selon ses moyens et son identité propre, très complémentaires pour un pays qui veut investir dans l’avenir, offrir et recevoir toutes les manifestations de la création authentique, humaniste, porteuse d’espérance et de paix.