Du système et des hommes

que voit-on autour de soi ?
De plus en plus d’individus tournant sur leur seule orbite, obnubilés par la recherche de la réussite matérielle et prêts à  tout pour satisfaire leurs intérêts personnels. L’éclatement de la famille, la solitude, le désintérêt à  l’égard
d’autrui et le mépris de la collectivité. Le tribut de la modernité vous dira-t-on.
Oui et non. Oui, parce que
la modernité signe en effet
la primauté de l’individu
sur le groupe. Non, parce que, dans le même temps,
elle signifie aussi la liberté.

Il n’est que 8 heures du matin et l’homme a déjà les nerfs à fleur de peau. En tant que chauffeur de taxi, sa journée a dû commencer depuis un moment déjà. Nous ne parvenons pas à sortir de la perpendiculaire d’un grand boulevard. Le feu est au rouge mais aucun automobiliste n’a la politesse de s’arrêter pour nous laisser passer. Alors notre homme s’emporte, pestant contre le manque d’éducation de ceux qui l’entourent. La conversation s’engage sur le sujet. Mon conducteur en a gros sur le cœur. Donnant libre cours à son amertume, il dénonce une société où plus personne n’a d’égard pour personne et part dans une diatribe où tout se mêle, le «kalt el adab» des conducteurs et «les femmes qui n’ont honte de rien», «le voisin qui ne te salue plus quand il te croise» et «le fils qui te tient tête en te fixant droit dans les yeux» … Avec une peine rageuse, il évoque à titre de comparaison les rapports qui prévalaient par le passé, le sens de l’entraide entre les gens du quartier, le respect des uns pour les autres, les engagements pris et les affaires conclues sur base de la seule kelma. La colère teintée de désarroi de cet homme, tout comme sa nostalgie de l’ancien temps, donnent la mesure du mal-être présent dans la société. Un mal-être engendré par le délitement des codes traditionnels sans que de nouveaux  n’aient pris substantiellement le relais. Ce sentiment que tout se déglingue, on le retrouve sous des expressions différentes dans toutes les strates de la société. Là où les uns déploreront la perte des valeurs traditionnelles, les autres parleront d’incivisme et de régression. Mais la cause est la même, elle est cette fragilisation du lien social sous l’effet des mutations en cours depuis cinquante ans.
Les traditionnalistes pointent du doigt une modernité entrée par effraction, les modernistes l’incapacité de la société à s’ouvrir au changement. Or qu’elle soit le produit de l’histoire des autres et non celle de la nôtre, le fait est que la modernité impose désormais son tempo à tous. La question, la grande question est de se demander pourquoi, chez nous, la mayonnaise peine à prendre. Pourquoi là où l’on aurait attendu l’épanouissement des individualités, on a droit à une explosion insensée de l’individualisme ? Que voit-on autour de soi ? De plus en plus d’individus tournant sur leur seule orbite, obnubilés par la recherche de la réussite matérielle et prêts à tout pour satisfaire leurs intérêts personnels. L’éclatement de la famille, la solitude, le désintérêt à l’égard d’autrui et le mépris de la collectivité. Le tribut de la modernité vous dira-t-on. Oui et non. Oui, parce que  la modernité signe en effet la primauté de l’individu sur le groupe. Non, parce que, dans le même temps, elle signifie aussi la liberté. La liberté sous-tend la créativité. Sans liberté, pas de créativité et sans créativité, pas d’issue au sous-développement. Or, s’il est une question que nos sociétés musulmanes n’ont pas résolue, c’est bien celle de leur rapport à la liberté !
Organisé à l’occasion du premier anniversaire de la mort de Mohamed Charfi, intellectuel tunisien de renom et auteur de L’islam et la liberté : le malentendu historique, un colloque passionnant sur «le Maghreb au XXe siècle» s’est tenu à la Bibliothèque nationale du Royaume les 6 et 7 juin. A travers l’hommage rendu à Mohamed Charfi, l’objet de cette rencontre était de réfléchir sur le rôle des hommes et des systèmes au Maghreb. Une société ne fonctionne jamais comme elle fonctionne par hasard. Les particularités de son histoire déterminent la manière dont elle  construit son présent, d’où l’importance fondamentale d’une bonne compréhension de l’histoire. On doit à un Maghrébin, l’immense Ibn Khaldoun, d’avoir été le premier à approcher l’histoire autrement que par la narration des grands faits. Il a cherché à aller au-delà du visible pour comprendre les mécanismes cachés du fonctionnement social. Il a ainsi mis en exergue l’existence de ces systèmes qui vont faire que telle société va réagir d’une manière et non d’une autre et reproduire sur la durée un type donné de comportement. Changer la société implique d’agir sur son système de fonctionnement. Si la tâche n’est pas aisée, elle n’en est pas moins possible. C’est par leur capacité à influer sur les systèmes que l’on reconnaît les grands esprits. Ceux qui, par le jeu de la pensée, trouvent sa faille et impulsent son changement. Des êtres d’exception, le Maghreb en a eus. Il en a. Mais à la manière dont le système résiste, on ne peut en déduire qu’une chose : leur nombre reste cruellement insuffisant. Et le mal-être grandit, de ceux qui veulent revenir en arrière comme de ceux qui souhaitent aller de l’avant.