Du foot pour tous

De tous les sports, individuels et collectifs, le football est certainement celui qui divise l’humanité entre ceux, très nombreux, qui l’apprécient plus ou moins, et une infime partie qui ne le supporte pas.

Avant, on mettait, à tort ou à raison, les femmes dans cette dernière catégorie, et surtout les intellectuels, mais pour d’autres raisons qui sont propres au tropisme (ou snobisme) élitaire des gens cultivés. Plus qu’un sport, le foot est donc un phénomène de société qui traduit ou révèle un certain nombre de comportements, de signes et d’indicateurs de toutes sortes. Par son caractère de jeu collectif et du fait que son public est constitué de foules issues de classes plus ou moins populaires, il a tout pour relever à la fois du politique et de l’économique. On sait ce que les régimes autoritaires et même les gouvernements démocratiques doivent à ce jeu ; et on ne peut ignorer ce que le pouvoir de l’argent en fait pour exploiter son fort potentiel commercial. Ainsi, on peut dire que sur le plan international, une association comme la FIFA par exemple a, et de loin, plus de pouvoir qu’une organisation internationale comme l’ONU. A preuve, une décision ou une nouvelle règle de la première sont appliquées illico presto sur les terrains de foot du monde entier, jusqu’aux pires terrains vagues dans une vague bourgade au fin fond de la planète. Combien de résolutions de l’ONU ont-elles été appliquées depuis sa création? N’y aurait-il pas là matière à réflexion pour les publicistes, les experts du droit public international et tous les intellectuels qui s’intéressent aux origines et à l’étude de l’exercice de l’autorité ?

Longtemps, ce sont précisément les intellectuels, de droite comme de gauche, qui avaient pourfendu ce jeu populaire. Distraction de la plèbe pour les uns ou opium du peuple pour les autres, le foot était considéré comme le contraire du raffinement ou l’ennemi des révolutions. Pourtant, un certain nombre d’écrivains et d’intellectuels des deux bords (Montherlant et Camus, pour le cas de la France, mais on en trouve d’autres en Amérique latine et ailleurs) pratiquaient le football comme une passion plus ou moins avouée. Camus l’évoque çà et là dans ses Carnets jusqu’à écrire que ce qu’il savait de la morale c’est au football qu’il le devait. Cependant, dans le Dictionnaire consacré à l’auteur de l’Etranger, Pierre-Louis Rey écrit à la lettre F, comme football : «Le mot ‘‘Football’’est au total d’une étonnante rareté dans l’œuvre de Camus, comme s’il avait une valeur secrète ou que sa résonance fût trop peu poétique pour signifier dans une œuvre littéraire cette forme de la communauté des hommes». Récemment, dans une longue entrevue avec Jean-Luc Godard parue dans le quotidien français Le Monde, l’auteur de l’Adieu au langage, qui dit préférer le tennis parce que c’est un sport où «l’on renvoie la balle», a évoqué le football en le comparant au cinéma en l’épinglant: «En football, aussi, on pourrait changer les choses…mais ils n’ont pas les moyens intellectuels, culturels. Ils ne jouent qu’avec leurs pieds. Tandis que dans la petite cellule du cinéma, il y a de tout, des moyens, de la culture, de l’argent, de l’amour, de la création artistique, de l’économie». Homme des formules souvent bien tournées, Godard n’hésite pas devant un bon mot comme il ne se refuse aucune invention, ni aucune provocation qui sont généralement les traits de son génie cinématographique pour ceux qui l’apprécient. Sauf que tout ce qu’il dit se trouver dans le cinéma existe bien dans le football, même si ce dernier se joue avec les pieds. Argent, amour, création, économie sont aussi des éléments constitutifs de ce sport, pour le pire et pour le meilleur ; exactement comme au cinéma, où des chefs-d’œuvre côtoient des navets. Quant à l’économie du football, elle a fini par rejoindre l’industrie du spectacle dont le cinéma est un des principaux secteurs. En effet, depuis moins de dix ans, le football est devenu un sport pratiqué par des «joueurs milliardaires» et désormais il faudrait payer pour le regarder à la télé. Les droits de retransmission ayant atteint des sommes astronomiques, seules les chaînes et les pays nantis peuvent offrir à leurs publics et leurs peuples le plaisir d’une rencontre du Mondial. Négociés et cryptés, tu paies ou tu dégages, semblent dire la chaîne BeINSports appartenant au groupe Aljazira. Fini la générosité faussement démocratique du printemps arabe avec ses «Flane dégage!». Désormais, les peuples impécunieux doivent aussi mettre la main à la poche pour voir du foot.

Seul le président d’une chaîne allemande, ZDF, que tous les mordus désargentés du foot avaient repérée depuis quelque temps déjà, est entré en résistance en annonçant qu’il ne respecterait pas l’exclusivité imposée par Aljazira. «Le foot, a-t-il déclaré, est un sport de pauvres et nous sommes avec les pauvres et les riches. Nous allons offrir le Mondial partout à travers le monde». Et d’enfoncer le clou, «Comment un pays qui n’a jamais participé à une Coupe du monde et dont la population n’atteint pas un million peut-il avoir le monopole de tous les matches du Mondial?» Et c’est là que l’on ne peut que donner raison à Godard lorsqu’il dit qu’«en football aussi on pourrait peut-être un petit peu changer les choses d’une reprise de volée plein lucarne».