Du bon usage de la «mèrelangue»

La langue marocaine est une langue d’écriture, mais pas de celles
qui restent gravées dans le marbre
et dans le bois dont usent et abusent certains démagogues et pédagogues
d’un autre horizon. Comme la liberté d’expression, notre langue maternelle, en l’occurrence le marocain, ne s’use que lorsqu’on ne s’en sert pas.

On parle souvent du «génie d’une langue» pour évoquer sa richesse, sa force fédératrice, son pouvoir en tant que véhicule de connaissances et de savoir mais également en tant que vecteur de particularismes et de diversité culturels. Mais, comme disait le regretté cinéaste et poète ivoirien, Jean-Marie Adiaffi, disparu en 1999 : «Aucune langue ne naît riche, c’est l’usage qui l’enrichit». Sage parole que voici lorsqu’on pense aux langues en usage dans le monde arabo-musulman, mais dont on ne retiendra ici que le cas qui nous préoccupe ô combien, à savoir notre expression marocaine. Il y a peu, l’Unesco a célébré – comme c’est la tradition dans cette institution – une journée internationale de la langue maternelle. Cette journée coïncide avec une autre célébration : celle des «cultures francophones», que le Salon du livre de Paris accueille ce mois de mars. Tout Marocain, bilingue ou non, est doublement concerné par ces deux célébrations, ne serait-ce que pour des raisons historiques ; et, là aussi, une autre célébration – décidément ! – commémorant le cinquantenaire de l’Indépendance du Maroc, vient nous rappeler, comme dirait l’autre, cette problématique au niveau linguistique.

Mais d’abord la langue maternelle. Cette douce appellation qui sent bon le pain complet frais et l’huile d’olive de tous les matins de jadis ou le couscous de tous les vendredis qu’Allah fait, du moins pour ceux qui ont encore dans la mémoire le souvenir de ces mets simples. Mais qu’est-ce qu’une langue sinon, comme disait Karl Kraus dans ses aphorismes, «la mère et non la sœur de la pensée ?». Ne prenons pas ici le mot «pensée» comme producteur de concepts philosophiques – quoique cela ne soit pas interdit – mais en tant que révélateur d’émotions, de rêves et d’aspirations. Avoir un souvenir comme on a une pensée pour quelqu’un ou quelque chose. Telle est la mère de la pensée, et donc la langue maternelle qui a communiqué et communié avec le premier vagissement de l’enfant qui naît à une langue tout en naissant au monde.

Trop prise de tête la démo, nous dit-on à l’oreillette. Tentons alors de simplifier, même si rien n’est simple dans cette affaire.
Au cours de la journée de l’Unesco, on a appris avec effarement, en parcourant les pages intérieures de certains journaux qui s’y sont intéressés et ont repris une dépêche de l’AFP, que la moitié des «6000 langues de la planète sont menacées de disparition au cours du siècle» ; et que «90% de ces 6 000 langues ne sont pas représentées sur Internet». Et puis, cette bonne nouvelle – mais en est-ce bien une ? – d’un projet de musée, en Italie : «Une Cité de la Parole pour préserver la mémoire des peuples sans écriture». Lorsqu’on pense que certains intellectuels marocains, se prétendant engagés ou philosophes par-dessus le marché, imbus de leurs petits savoirs dans une langue vermoulue, sanctifiée, improprement et doctement enseignée, osent écrire que leur langue maternelle n’est pas une «langue d’écriture», on ne peut que frémir à l’idée de la voir embaumée et enfermée dans une citée de la parole. Ils se reconnaîtront mais se cacheront comme ils se sont planqués lorsque d’autres expressions libres ont été bâillonnées dans un passé proche. Ils ont donné leur langue aux achats dans de lointaines contrées arabiques ou dans les grandes surfaces nordiques où l’on cherche ses marques ; leurs opinions sentent le baril de pétrole ou le mauvais vin mal dégusté, le bois de faux santal et les fragrances d’un parfum frelaté. Mystère linguistique et boule de gomme arabique que sont ces locuteurs d’une langue fourchue et matricide qui portent un nom en langue marocaine et maternelle : «maskhout m’mou et maskhout al walidine». L’enfant maudit par sa langue-mère (la mèrelangue) est un peu cet homme, qui, dans certaines sociétés dites développées, dépose sa maman devant le portail fleuri d’une belle résidence en lui faisant croire qu’elle est invitée chez des amis pour quelques jours. Il s’en va sans se retourner, merdeux, honteux et pathétique en évitant de regarder dans son rétroviseur pour ne pas lire, à l’envers, le mot : ecipsoh (hospice, pour ceux qui n’ont pas de rétro).

Que dire enfin sinon que le génie d’une langue est intrinsèquement celui d’un peuple. Celui de la première réside dans sa richesse et celui du second dans la première en tant que véhicule qui se consolide et avance en s’enrichissant, en prouvant et en promouvant le mouvement de son imaginaire. N’en déplaise aux intellocrates de la pensée crépusculaire, la langue marocaine est une langue d’écriture, mais pas de celles qui restent gravées dans le marbre et dans le bois dont usent et abusent certains démagogues et pédagogues d’un autre horizon. Comme la liberté d’expression, notre langue maternelle, en l’occurrence le marocain (et pourquoi pas le maroquin qui vous a un petit côté artisanat du terroir ?), ne s’use que lorsqu’on ne s’en sert pas. C’est un calife arabe et anonyme (c’est assez rare !) qui aurait dit un jour : «La langue de l’homme sage gît derrière son cœur». Bien vu mon calife ! Cependant, ce ne sont pas les langues qui meurent mais bien les cœurs.