Du bon et du mauvais dans la fonction de magistrat

En début de carrière, les magistrats sont en général affectés dans des petites villes, histoire de s’adapter d’abord au métier de juge ou de procureur. Dans ces cités lointaines, la vie est souvent difficile pour un citadin. mais même quand ils regagnent les grandes villes, leur mission n’est pas de tout repos.

Toute médaille comporte deux facettes, et c’est également le cas pour la fonction de magistrat : il y a du bon, comme on l’a déjà souligné mais il y a également du mauvais, quelques inconvénients, parfois irritants. Comme par exemple la mobilité fréquente qui peut avoir des répercussions sur une vie familiale. En début de carrière, les magistrats sont en général affectés dans des petites villes, histoire de s’adapter d’abord au métier de juge ou de procureur. Dans ces cités lointaines (j’avais connu un procureur à Erfoud), la vie est souvent difficile pour un citadin. L’aspect positif de la chose réside dans l’importance sociale du poste car, en effet, plus le tribunal est situé loin des grandes villes, plus le magistrat fait office de patron dans la région. Ce qui n’est pas pour déplaire à l’ego de certains. Cette mobilité peut durer une dizaine d’années avant l’affectation dans les principales villes du pays. Le ministère considère cette période nécessaire pour parfaire la formation des magistrats avant de leur confier des dossiers contentieux de plusieurs millions de dirhams. Ceci est l’inconvénient mineur mais il y en a un de vraiment majeur : l’agressivité des justiciables, qui peut parfois aller très loin. En voici deux exemples.

Rabat, la capitale, est en général connue pour être une ville administrative, relativement calme par rapport au chaudron casablancais. Il y a quelque temps se tenait une audience, auprès du Tribunal administratif, consacrée à un banal contentieux électoral. Dans la salle, ne sont présents que les avocats des parties concernées, le public ne voyant pas d’intérêt à ces audiences purement techniques. Soudain, en plein milieu de l’audience, surgit un individu excité, criant des propos décousus tout en brandissant un long coutelas. Devant l’assistance pétrifiée, il se dirigeait sans hésiter vers la tribune des juges. Pas de policier à l’horizon, sinon loin devant la porte d’accès au tribunal. Courageusement alors, un avocat de Rabat s’interposa. Notoirement connu dans la capitale pour sa fougue et sa verve enflammée, ce ténor du barreau n’était pas aussi une armoire à glace, mais un homme de corpulence moyenne, qui fit face à l’agresseur. Ce que voyant, et profitant de ce répit, le président d’audience marmonna rapidement: «Au nom de Sa Majesté, l’audience est suspendue», avant de s’éclipser en vitesse par la porte située derrière son fauteuil. L’avocat lui, de sa voix de stentor, réprimandait l’agresseur, lui demandait de se calmer, essayait de le raisonner, en un face-à-face tendu qui dura deux ou trois minutes. Durant ce court laps de temps, l’intrus hésita, perturbé par l’intervention du juriste, ne sachant quoi faire. Un instant plus tard, il était maîtrisé par les policiers appelés en renfort. Le pire avait été évité… mais ce n’est pas toujours le cas.

Récemment se tenait à El Jadida un procès en correctionnelle, concernant un vol de bétail. Ce délit est très grave en milieu rural, où le cheptel constitue une valeur financière non négligeable. La salle d’audience était comble. Pour voir juger les trois prévenus, tout le monde avait fait le déplacement: la famille des inculpés venait soutenir les siens, accompagnée d’amis ; et aussi les membres de la famille volée, soucieuse de voir la justice rendue. C’est peu dire que l’ambiance était électrique, les cinq policiers présents ayant toutes les peines du monde à maintenir le calme. L’affaire est rondement menée par les juges : il y a flagrant délit, aveux des délinquants, récupération du bétail manquant. Les avocats demandent des circonstances atténuantes, délibéré, puis une demi-heure plus tard le verdict tombe: deux ans de prison ferme. Ce n’est pas terrible, certes, mais la famille des prévenus est abasourdie, tétanisée…après un bref instant de stupeur, c’est l’assaut ! D’une manière irraisonnée, spontanément, en lançant les objets les plus divers, vingt ou trente personnes se ruent vers le président. Les insultes fusent, les policiers sont dépassés, les micros arrachés : les magistrats seront un peu bousculés avant de pouvoir quitter la salle en catastrophe, pendant que leurs fauteuils volent dans les airs ! L’échauffourée dura quelques minutes avant que les renforts de police n’interviennent pour ramener le calme. Les magistrats ont eu la peur de leur vie, et savent maintenant (et avec eux tous les magistrats du Royaume) que la vie professionnelle n’est pas toujours un long fleuve tranquille !