Drôles de reconversions !

Il est des reconversions étonnantes comme celles que l’on voit parfois au palais de justice. Ainsi, des magistrats, qui ont atteint l’âge légal de la retraite n’ont point envie de raccrocher vraiment, ils se sentent encore en pleine forme et décident, une fois leur mission publique terminée, de se reconvertir… en avocats.

Cela n’est pas bien difficile, techniquement parlant. La loi stipule en effet que les anciens juges ou procureurs peuvent embrasser ladite profession, sous réserve de certaines conditions, comme l’ancienneté par exemple, ou l’endroit où ils entendent exercer le métier d’avocat. Par exemple, un ancien juge de Casablanca ne peut ouvrir un cabinet d’avocat à Casablanca, question de conflits d’intérêts. Il faut dire que ce genre de conditions n’effraie personne, nombreuses étant les petites villes toutes proches où ils pourront officiellement officier, tout en traitant effectivement des dossiers à Casablanca.

Mais ce genre de reconversions pose parfois certains problèmes ou du moins crée des situations… loufoques. Par exemple, voici l’honorable Me Y. qui a longtemps officié comme juge dans un tribunal, et qui décide une fois l’heure de la retraite arrivée de se reconvertir en défenseur de la veuve et de l’orphelin… Sauf que cela ne s’improvise pas, et ce n’est pas si simple qu’il n’y paraît. Me Y. reçoit ses clients dans son beau bureau et l’un de ceux-ci réclame une copie d’un jugement récemment rendu. Aussitôt dit, aussitôt fait, et Me Y. se rend au tribunal afin de récupérer ce document. Facile, se dit-il, il suffit de se rendre à tel service, de demander une copie, et de repartir une fois la mission accomplie. Lui, il a siégé de longues années dans un tribunal, il occupait alors dans la hiérarchie une position importante : il n’avait qu’à ordonner qu’on lui procure tel ou tel document, et une armée de fonctionnaires s’en occupait séance tenante. Mais là, Me Y. allait connaître l’envers du décor et mieux appréhender la manière dont fonctionnent réellement les rouages d’un tribunal. D’abord, le préposé au service des copies s’avère absent, et le collègue qui le remplace momentanément n’est pas très au fait des procédures à suivre et des opérations à faire pour délivrer une copie de jugement. On le prie donc de bien revenir un autre jour, et l’apprenti avocat réalise pourquoi souvent les juristes sont énervés : on les trimballe de service en service, d’étage en étage, parfois toute une matinée, sans souvent obtenir gain de cause, à savoir une simple copie de jugement.

Ensuite, une fois l’extrait de jugement trouvé, il convient d’en faire un certain nombre de copies. Et comme par hasard, les photocopieuses sont souvent situées au rez de chaussée, alors que le service de délivrance des arrêts est situé au troisième étage. Enfin, une fois toutes ces étapes franchies, il faut faire signer les copies par le magistrat qui a statué, mais qui est absent pour une pause-café qui s’éternise.

O Tempora, o Mores, notre bon Me Y. ne se posait pas tant de questions du temps de sa splendeur, alors qu’il est en train de découvrir ce qui fait le quotidien de tant de juristes.

Tous ces petits détails lui étaient inconnus, malgré de nombreuses années passées dans un tribunal. Tout simplement parce qu’il était de l’autre côté de la barrière, séparant deux mondes bien distincts : d’un côté les magistrats/fonctionnaires, travaillant sans trop d’états d’âme au sein d’un service public désireux avant tout de faire preuve d’efficacité; de l’autre des avocats, défendant des intérêts particuliers, en utilisant toutes les normes de droit permises. Le cas de Me Y. n’est pas isolé, mais de plus en plus fréquent. Remarque intéressante : le cas inverse est nettement plus rare, ou des avocats finissent leur carrière en juges. Cela est essentiellement dû à une notion de liberté dans l’exercice de la profession. Autant la magistrature est encadrée et soumise à un strict devoir de réserve, autant les professionnels du barreau jouissent d’une liberté d’expression inégalée ; ce qui est normal dans toutes les démocraties du monde où les avocats demeurent les défenseurs des Libertés publiques ou privées. Autant de choses que notre ex-magistrat devra assimiler dans l’exercice de sa nouvelle profession ! Ce qui ne se fera pas sans quelques difficultés, car on ne renie pas d’un trait de plume des comportements et des attitudes adoptés durant toute une carrière ! Il faut aussi reconnaître que les anciens magistrats font ensuite de bons avocats, car, justement, ils connaissent les deux facettes de la justice, et sont à même de pouvoir respecter certains équilibres au moment de statuer.